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Rubber  de Quentin Dupieux

L’empire du sens

4.1

Rubber pourrait être l’histoire d’un artefact de la planète en révolte, une fable écolo, un western, un film d’horreur, une comédie... Il en ressort ce constat un peu étrange : un long-métrage autour d’un pneu tueur est effectivement impossible.

Les bons moments de Robert le pneu auraient tenu en moins de trente minutes. Sa naissance, filmée de près avec un sérieux et une fascination pour les mouvements du sable et les reflets du soleil dans l’objectif, est digne d’une scène de naissance du Golem. Faire exprimer des sentiments à des objets inanimés reste une fausse prouesse, mais qui a toujours son charme : ce qu’on regarde d’aussi près, ce n’est pas tant le pneu lui-même que la possibilité de filmer un pneu et de parvenir à en faire un personnage pensant, rien qu’à l’aide d’un peu de musique et de quelques trémoussements de la gomme. L’absurde se regarde, un peu trop content de lui, et à long terme, s’il n’y a pas grand chose à voir, ce n’est pas à cause de l’absence de sens, mais de l’absence d’idées.

Ce qu’est censé pallier une structure à tiroirs. Toute la partie consacrée au serial killer circulaire, si elle a concentré l’attention lors de la promotion du film parce qu’elle semble délicieusement originale, n’est en fait qu’un récit enchâssé. Rubber est surtout l’histoire de deux truands qui, sous couvert de rendre hommage au “no reason” qui régit l’univers, invitent un groupe de spectateurs à suivre, dans le désert et à l’aide de jumelles, une petite mise en scène autour d’un pneu aux pouvoirs télékinésiques. Les spectateurs sont ensuite empoisonnés, on vole leur argent, et on recommence. Seulement voilà, un handicapé plus malin que les autres - figure du pince-sans-rire littéralement terre-à-terre, contrepoint à la fantaisie déjà incarné par Sébastien Tellier dans Steak - refuse de s’empoisonner, et exige la suite. L’idée de Dupieux s’étant transformée en long-métrage plutôt fortuitement, d’après ce que l’on a cru comprendre, on reconnaît ici la mise en abyme de l’auteur obligé de reprendre son personnage alors qu’il avait l’intention de le laisser tomber. Du coup, sous couvert de raconter l’histoire d’un pneu télépathe tueur, Rubber ne déploie rien qu’on n’ait pas déjà vu. Sans l’alchimie qui s’était effectuée dans Steak avec l’humour puéril d’Eric et Ramzy, Dupieux finit par s’essouffler.

La scène d’ouverture annonce cette fragilité : d’un côté, une voiture de police renverse consciencieusement une dizaine de chaises réparties dans le désert, avant qu’un policier ne sorte du coffre avec naturel ; de l’autre, ce policier sort du coffre pour expliquer pourquoi le film sera absurde. Il s’agit toujours de cette croisade, que l’on ne peut s’empêcher de trouver sympathique, qui consiste à ouvrir le plus de monde possible au nonsense, jusqu’à présent l’une des thérapies les plus efficaces contre le sentiment d’inquiétude suscité par l’industrie de la logique commerciale. La surcharge de pédagogie entre en contradiction avec le projet original. La montre de l’un des truands sonne : tous les spectateurs sont morts, on peut arrêter de jouer la comédie. Le restant de la troupe continue pourtant de jouer le jeu : en réalité, si le cadavre de la serveuse ne se relève pas, c’est qu’un spectateur toujours vivant maintient la fiction comme règle de vie. S’ensuit l’une de ces fameuses scènes où un personnage tente d’expliquer aux autres qu’ils ne sont que des personnages. Soit la rustine par excellence des récits contemporains en mal d’idées.

Sans la musique enfin, il y aurait eu peu de chances pour que les plans de pneu aient atteint les écrans. Le film pourrait être le long clip des morceaux de Dupieux, à la fois amusants et unheimlich, mix auditif entre galéjades et recherches expérimentales. C’est la musique seule qui raconte cette manière d’être collé au réel, écrasé contre lui au point de ne plus y distinguer que l’absurde : tous ces pneus qui ne voient de la route que ses fissures en sont la parfaite mise en images. La fissure dans le bitume du dernier plan de Rubber, déjà présente dans le premier plan de Steak, résume l’ensemble : en marge du traçage de la route, elle indique un chemin qui est celui de la fêlure, de la folie, capable de conduire jusqu’aux plus hauts sommets. Steak suivait cette fissure jusqu’au bout, Rubber reste ici un artefact de l’autoroute des films étouffés par leurs influences, si bien qu’il vaut mieux n’en citer aucune pour ne pas confondre la folie de Dupieux avec le traçage qu’elle ne quitte jamais vraiment des yeux.

par Camille Brunel
lundi 8 novembre 2010

Rubber Quentin Dupieux

France ,  2010

Avec : Robert le pneu, Stéphane Spinella, Roxane Mesquida, Jack Plotnick.

Durée : 1h25.
Sortie : 10 novembre 2010

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