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À perdre la raison  de Joachim Lafosse

La tête dans le sac

2.0

Reprise du texte paru lors du dernier festival de Cannes.

Improvisation de Téchiné sur un projet taillé pour Jacques Audiard, A Perdre la Raison a sans doute offert la séance la plus pénible du festival de Cannes. Tout en frissons, le film vise à la fois le romanesque et le choc. Murielle (Emilie Dequenne) demande à son mari Mounir (Tahar Rahim) de surveiller sa fille pendant une absence ; le plan s’attarde sur l’homme à son bureau tandis que l’enfant babille off – il va tomber dans l’escalier. Voyez comme la tension monte vite, sur presque rien. Ni les performances Actor’s Studio (le duo péniblement viril d’Un Prophète Rahim-Arestrup fonctionne à plein régime) ni les petits détails du quotidien, du magnétoscope au pavillon typique, ne font défaut à l’exigence de réalisme.

Le problème principal de l’édifice est le temps. La lourdeur d’une première heure à la fois interminable et trop rapide dans ses enchaînements, qui voit naitre un mariage, quatre grossesses, une cohabitation forcée entre un médecin envahissant, sorte de père adoptif de la famille marocaine, et le couple. Un mariage d’amour qui ne laisse que peu de chances au spectateur de sortir de l’enclos de l’étouffement familial. Plans serrés, cadrages toujours encombrés en ses bords, scrutant les gueules pour ne pas filmer grand chose, au fond. Ce que tente pourtant le dernier tiers du film, qui cloisonne Murielle dans la dépression (effort louable d’Emilie Dequenne, partition impossible). Comme si, après avoir tant négocié la possibilité d’une vie ensemble, le cinéaste pouvait se laisser l’espace de disséquer le désespoir. Principe de la double peine : Dequenne, vieillie, fatiguée, craque au son de Femmes, je vous aime de Julien Clerc : cette chanson parle de moi, ce plan séquence me fera rire.

Il faudrait inventer un nouveau terme pour qualifier ce que l’on appelait autrefois le naturalisme à la française, et qui doit maintenant aussi peu à Pialat qu’à Zola. Cinéma naturalisant, il ne doit pas faire mais rendre vrai, affubler le marocain qui fait un mariage blanc de son costume déjà traditionnel de sexiste colérique. Le fait divers n’est que le meilleur gage d’acuité et d’actualité. L’obscénité du final va susciter l’admiration. Quant à la dernière image, ce n’est guère plus que celle que peut apercevoir un passant en quête de frisson. De toute évidence, celle de quelqu’un qui n’a pas encore commencé son film.

par Thomas Fioretti, Martial Pisani
vendredi 31 août 2012

À perdre la raison Joachim Lafosse

Avec Émilie Dequenne, Tahar Rahim, Niels Arestrup

Scénario : Thomas Bidegain, Joachim Lafosse, Matthieu Reynaert

Image : Jean-François Hensgens

Montage : Sophie Vercruysse

Producteurs : Jacques-Henri Bronckart,
Olivier Bronckart, Sylvie Pialat, Thierry Spicher, Jani Thiltges

Production : Versus Production, Samsa Films, Box Productions, Les Films du Worso, Prime Time, RTBF, RTS

Distribution : Les Films du Losange

Durée : 1h51. Sorti le 22 août 2012.

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