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Dark Horse  de Todd Solondz

Enfin puceau

7,1

Reprise du texte paru lors de l’édition 2011 de la Mostra de Venise.

C’est un Todd solitaire. On n’y suit pas le destin tragi-comique de 17 personnages, mais d’un seul. Comme si Solondz, encore attaché il y a peu (voir Life During Wartime dont le scénario a été primé à Venise en 2009) à la vague très nineties du film choral – celle qui se répand de Short Cuts (Altman 1993) à Magnolia (Anderson, 1999) – avait soudain pris acte de la transformation du paysage de la comédie américaine dans la première décennie du siècle, en l’occurrence de l’épanouissement du style Apatow. Car le personnage d’Abe (Jordan Gelber) sur lequel se concentre aujourd’hui Solondz est un mélange réussi de puceau de quarante ans, du Seth Rogen d’En cloque et du problème de Frangins malgré eux. Chacune de ces sources offre à Dark Horse une partie de ses lieux, de son argument, de son charme.

Du puceau (Forty years old virgin 2005), Abe partage non seulement l’inexpérience, mais encore la passion pour les figurines en plastique qui l’oblige à de fréquents déplacements et réclamations à la branche locale d’une célèbre chaîne de jouets. Du Ben Stone de Knocked-Up (2007), Abe tire plus que l’embonpoint et la frisure : peut-être quelque chose comme la revendication flamboyante d’un style spécifiquement juif de laideur masculine (« juifs ? » interrompait Ben incrédule, lorsque sa conquête passait pour la première fois, sous l’effet de l’alcool, la main dans ses cheveux : « tes cheveux sont, tes cheveux sont si... »). Dans les deux cas, la laideur, supposée ou mise en scène, sert de contraste comique face à la beauté de la femme désirée, et contre toute attente conquise. La blonde Alison (Katherine Heigl) cède ici la place à la sombre Miranda (Selma Blair). Enfin, Miranda et Abe partagent très exactement la situation et le problème des "frangins malgré eux", à savoir vivre encore chez papa et maman dans leur chambre d’adolescent à l’âge où ceux-ci songent à leur retraite en Floride.

De ce resserrement autour d’un seul homme, Solondz tire deux bénéfices. D’abord celui d’un cumul. Chaque scène apporte son petit excès de longueur, toujours de quelques instants trop longue, afin de produire cet inconfort atmosphérique dont se nourrit l’humour de Solondz. A l’opposé de la rupture de rythme propre à Apatow, à la recherche du ralentissement maximal qui libère l’émotion, la répétition de l’excès mesuré travaille ici à dilater autour d’Abe une nappe d’incompréhension qui ordonne autour de celui-ci l’ensemble désormais convergent d’implacables événements. Solondz maîtrise ainsi ce qui auparavant a pu n’être chez lui qu’une performance de casting, en faisant, au profit du film, devenir tous simplement de bons personnages secondaires certains rôles qui aurait facilement pu en exiger davantage – ainsi Mia Farrow et Christopher Walken, qui volent ainsi excellemment sous le radar.

Le meilleur fruit de cette concentration nouvelle est dès lors l’épaisseur que prend le monde psychique d’Abe, celui de ses rêves, de ses fantasmes, de ses hantises, ordonné quant à lui autour du personnage de la secrétaire de l’entreprise familiale, Marie (Donnah Murphy), tour à tour maternelle et conseillère, tentatrice et dominatrice, avant que tous les personnages ne viennent progressivement peupler ces nouvelles latitudes mentales. Il y a un vrai naturel dans la façon dont Solondz crée ainsi le continuum où différents niveaux de réalité se pénètrent et se côtoient. Ces nouvelles lignes de fuite ouvrent en outre la possibilité au film de poursuivre par ailleurs une sorte de théologie qui n’est pas sans rappeler peut-être celle de certains films des frères Coen : les rêveries sont en effet l’envers d’une réalité qui ne s’arrange pas – nous rêvons d’autant plus que Ben se fracasse à bord de son humvee jaune, fait un coma, perd une jambe, attrape l’hépatite C de Miranda, et finalement expire tout jaune en roulant une pelle à Marie – dans une scène où hallucinations et réalité se confondent peut-être enfin absolument. Une providence négative qui rappelle un peu, dans son ironie, celle de A Serious Man : Dieu n’est pas là, on ne mérite pas grand-chose, mais on est très certainement puni quand même, et pourquoi pas avec acharnement.

Il y a enfin cette apothéose. Abe et Marie dansent doucement dans la chambre d’adolescent. La scène appartient au rêve, mais Abe est mort. Rêve-t-il encore ? Un dernier plan, regard caméra de Marie au bureau, dont nous nous éloignons lentement, répond de manière saisissante à la question. Les rêves ont parfois suffisamment d’épaisseur et de réalité pour qu’on les partage, sans même le savoir.

par Arnaud Macé
lundi 3 septembre 2012

Dark Horse Todd Solondz

États-Unis , 2011

Avec : Justin Bartha, Selma Blair, Zachary Booth, Mia Farrow

Sorti le 29 août 2012

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