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Venise 2012

De retour

The Master
Paul Thomas Anderson

VENISE 69

« Are you lying ?No.Are you a liar ?Yes. » Un gourou hypnotiseur, Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), assaille de questions l’ancien Marines Freddie Quell, rongé par la douleur de sa dernière rupture (Joaquin Phoenix, quoi). Le maître du titre, n’en déplaise à Phoenix qui vampirise le film, ce serait plutôt Philip Seymour Hoffman. Celui qui apprivoise Phoenix, sauvage, enragé, animal.

A première vue, le film s’en tient au récit de cette rencontre entre une bête perdue et son nouveau maître, qu’on appelait gourou dans les films précédents de PTA – Tom Cruise dans Magnolia, Paul Dano dans There Will Be Blood. Réincarnation par Hoffman d’un rôle précis, dans une version toutefois moins flamboyante que précédemment. Pas de numéro de bravoure, moins de séquences purement musicales, et un sujet moins fort que d’habitude, doublé d’une impression de déjà-vu. Pour la première fois, Anderson retourne sur ses terres. C’est le principe de The Master. Retourner, revenir, se réincarner : le couple qui recueille Freddie Quell y croit dur comme fer. Ces théories qui fondent la secte dirigée par Lancaster Dodd ne sont cependant pas primordiales. L’histoire traverse les théories du fondateur de la scientologie, l’écrivain de S.F. Ron Hubbard, pour se diriger vers autre chose. Chaque scène d’initiation est vécue souterrainement par le personnage de Phoenix, recyclée en manière d’apaiser la souffrance qui l’anime. Le fils de Dodd en a d’ailleurs l’intuition, qui suggère à son père que son protégé ne se préoccupe peut-être pas tant que ça de leur Cause. Le scénario apparent ne sert qu’à recouvrir cette histoire-là, plus discrète, contenue toute entière dans les yeux de Phoenix/Quell jusqu’à ce qu’il se sauve à moto et retourne exhumer son ancienne vie, voir si elle bouge encore.

On a trouvé le maître, reste à trouver le personnage principal. On suit longtemps les pérégrinations de Freddie Quell avant sa rencontre avec Dodd. Bien vite pourtant, on se dit que Quell n’est qu’un objet entre les mains de Dodd qui occupe le cœur du film –personnage typique du cinéma d’Anderson, en quête de pouvoir et d’emprise sur les autres, kubrickien en somme (la référence à Orange Mécanique saute aux yeux). Freddie Quell ne cherche pas le pouvoir. Les emmerdes ? Clairement mais pas seulement. L’amour ? Peut-être. Supposons que The Master soit un film d’amour. L’histoire d’un homme que sa fiancée a quitté pendant la guerre et qui, depuis, erre de boulot en boulot, photographe, paysan, marin, et ensuite cobaye pour quelque illuminé. Parions que la complexité de leur relation n’est que façade, ne représente que la périphérie de la seule histoire qui importe à PTA, celle qui unit jadis Freddie à l’énigmatique Doris. Il faut bien se décider, tant le film n’aide pas son public à savoir lequel, du maître ou de l’animal, constitue le coeur du film. Les plus beaux plans, à l’évidence, sont ceux qui s’attardent sur les réactions de Freddie Quell à l’évocation de la douleur. C’est là qu’Anderson place son inspiration. C’est cette histoire de rupture, plus que de rencontre avec le maître, qui lui a donné envie de filmer.

Doris a plusieurs manières de refaire surface, à l’image, à l’esprit de Freddie. D’abord sous forme de flashes-back. Puis, lorsqu’il se décide à prendre de ses nouvelles, Freddie apprend qu’elle s’est mariée avec un certain Jimmy Day. Doris Day donc. The Master fait du cinéma le lieu où se rejoignent les fantômes, une sorte de manoir où vont et viennent les revenants, où les acteurs portent en eux, de film en film, le souvenir de leurs rôles passés. On dit qu’un acteur incarne un personnage. Que se passe-t-il si on leur demande de les ré-incarner ? Les théories sur la réincarnation ne valent qu’en tant que métaphores de la circulation des visages d’un film à un autre. « We record everything », affirme Amy Adams lors d’une séance d’hypnose, désignant son corps d’actrice, réceptacle de ses rôles précédents. Et Anderson est un gamin d’Hollywood : lui aussi a enregistré les rôles passés des acteurs. Pas seulement des acteurs, d’ailleurs : on retrouve au générique le directeur photo de Coppola, Mihai Malaimare Jr., à l’œuvre sur L’Homme sans Age et Twixt – deux grandes histoires de réincarnation amoureuse. Son travail est d’une discrétion et d’une perfection rares. Le master ne désigne-t-il pas, dans la bouche du réalisateur cinéphile qu’est Anderson, la copie zéro de ses films, celle à partir de laquelle toutes les copies seront produites ? La source – quelle en allemand – de toute réincarnation, la copie d’origine, serait ce chien sauvage qui fascine Lancaster Dodd, comme le personnage de Tim Roth était fasciné par une jeune femme dans L’Homme sans âge. Venise même, du latin veni-etiam qui signifie « reviens », était parfaitement indiqué pour accueillir ce manifeste du cinéma hanté.

Lorsque Dodd assaille de question son nouveau protégé, celui-ci doit répondre sans cligner des yeux, sans quoi la scène reprend. Le grand plan-séquence du film, c’est celui-là. Le maître face à son chien se comporte en vérité comme le réalisateur devant son master qu’il fantasme sans la moindre coupe, sans le cut du clignement de paupières. Un plan-séquence incarné tout entier dans les yeux de l’acteur. Où l’acteur est hanté par le réalisateur, le réalisateur par ses acteurs, et le film tout entier, par le public en quête de correspondances. The Master est ce manoir ouvert sur les résurgences fantômatiques à la surface des acteurs, qu’il scrute, qu’il violente, qu’il magnifie, du regard translucide de Phoenix aux yeux ronds d’Amy Adams.

par Camille Brunel
mardi 4 septembre 2012