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Série Robert Mitchum

Chasseur-crooner

Épisode 5

Après l’imperméable opaque du privé de Out of the past, Mitchum enfile le costume du trappeur Jim Fairways, homme des bois extraverti à la vie et aux désirs simples.

Le réalisateur Norman Foster est surtout connu pour sa collaboration avec Orson Welles sur It’s All True, qui restera inachevé, et Voyage au pays de la peur, où il est crédité à la réalisation. Avec Rachel and the Stranger, il signe un film mineur, où la simplicité des personnages et des situations dégage un charme particulier.

L’intrigue, minimale, pourrait être celle d’une ballade. C’est à peu de chose près l’histoire que raconte la chanson Tall Dark Stranger, dont Jim interprète un passage au cours d’une scène : celui de la rivalité de deux hommes autour d’une femme.

Veuf et père d’un petit Davy Crocket en puissance, David « Big Dave » Harvey (William Holden) décide de se remarier pour donner à son jeune garçon une éducation civilisée. Sa nouvelle épouse Rachel (Loretta Young) se retrouve en butte à la maladresse du père et à l’hostilité du fils. Arrive alors Jim, un « ami de la famille » (Mitchum), qui courtise la jeune femme, visiblement sensible à son charme. Mais une suite de péripéties révèle au mari et à sa femme l’affection qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Beau joueur, le trappeur s’en retourne vagabonder à travers monts et forêts. Il est amusant de noter que, de nombreuses années plus tard, c’est Mitchum qui incarnera dans Ryan’s Daughter le rôle du mari maladroit menacé dans son couple, joué ici par Holden.

Si Stanley Cavell écrivait sur ce site, il ne manquerait sûrement pas d’invoquer le modèle de la comédie du remariage. Il n’aurait pas tort. On trouve en effet dans Rachel and the Stranger de nombreux éléments qui s’y rattachent : le mariage où l’amour est absent donné comme condition initiale, la mise à l’épreuve de ce lien légitime par une situation qui frôle l’adultère, sans jamais que celui-ci ait effectivement lieu, et enfin les retrouvailles entre les époux, reconnaissant leurs erreurs, réconciliés et repartant sur des bases assainies.

Au sein de ce schéma, le personnage Mitchum incarne une tentation : l’image virile par excellence séduisant aussi bien le jeune garçon Davey que Rachel, avant que tous deux retournent vers leur foyer, et donc vers David, moins brillant mais plus « solide » pour la vie de famille que l’attrayante cigale qu’est Jim.

Dans les tous premiers plans, Mitchum s’avance au loin alors que la fin du générique défile encore. Sorte de baladin des bois, il chante en s’accompagnant à la guitare une chanson traditionnelle, qui restera associée à son personnage, puisqu’on l’entend ensuite régulièrement lorsqu’il est présent.

La douceur de sa voix quand il chante contraste avec le salut viril lancé au « young Davey » une fois sa ballade terminée. Ce seront ses deux registres pendant le film : d’une part une voix forte, presque poussée, qui contraste avec la voix nasale de Holden, d’autre part, une voix douce, caressante, qui contraste pareillement avec le ton hésitant de son rival.

La différence entre les deux acteurs s’observe aussi à l’échelle du jeu : tandis que Mitchum garde la plupart du temps un visage égal, Holden « appuie sur les touches » des émotions ressenties par son personnage. Il faut néanmoins lui reconnaître que ce jeu démonstratif est en partie dicté par le scénario – qui décrit l’évolution des sentiments de David, de la tristesse à l’amour en passant par la jalousie – et par la mise en scène qui multiplie les inserts pour bien montrer ses réactions.

C’est particulièrement le cas lors des chansons que Jim joue joyeusement, entraînant avec lui Rachel et le petit Davey. Le montage oppose alors la bonne humeur générale (en plan moyen) au retrait mélancolique de David (en gros plan). Mitchum s’impose dans ces scènes à la fois par l’énergie, la décontraction et la polyvalence dont il fait preuve, passant d’une chanson comique pour Davey, à une chanson romantique pour Rachel. Autour de sa guitare, il parvient ainsi à constituer temporairement une petite famille concurrente à celle de David.

Un contrat sera par la suite conclu entre Mitchum et Decca Records pour un 78 tours incluant deux chansons du film, sur les quatre qu’il interprète. L’album ne remporte pas un grand succès, ce qui n’entamera pas l’envie de chanter de l’acteur qui sortira plusieurs disques dans la suite de sa carrière.

Lorsque Jim veut séduire, Mitchum déploie dans son jeu des trésors de suavité. Souvent, la voix débute sur une phrase grave et forte, puis va decrescendo jusqu’à une note plus aigüe et plus douce. Ou encore la voix suit un schéma musical qui donne aux mots une sensation d’enrobement. Alors que Jim se fait de plus en plus pressant auprès de Rachel, il parvient à la rejoindre à la rivière où elle fait la lessive. Après s’être fait plusieurs fois gentiment envoyer sur les roses, il pense à un nouveau prétexte pour être près d’elle : suivre lui aussi les cours dispensés par Rachel au petit Davey. D’un ton ouvertement aguicheur, il lui lance alors :

Mais ce versant charmeur de Mitchum, ici montré sous un jour sympathique, c’est aussi celui des psychopathes à venir. Derrière le séducteur endimanché, qui s’immisce dans les cœurs et dans le foyer se profile par endroits l’image du faux révérend Harry Powell de La Nuit du Chasseur : même élégance, même voix mélodique, souple et enjôleuse, mêmes chantonnements ou sifflements. Et il suffirait que la tension dégénère en violence ouverte pour que cette masse nonchalante, ce visage ironique qui menace insidieusement l’autorité du père de famille devienne celui du Max Cady de Cape Fear. Par intermittence, le corps de l’acteur semble prêt à basculer vers un côté plus trouble, receler une férocité qui ne demande qu’à surgir. Du trappeur au traqueur, il y a dans le jeu de Mitchum comme un jeu d’échos.

par Pierre Commault
mardi 4 septembre 2012

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