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Tiny Furniture / Girls  de Lena Dunham

Indélébile mental

7,9 / 8

À 26 ans, Lena Dunham compte déjà une demi-douzaine de courts-métrages et un long, en plus de la production, de l’écriture et de la réalisation des dix premiers épisodes d’une série dont elle est le personnage principal. Judd Apatow trouve son premier long Tiny Furniture (2010) génial au bout de vingt minutes et devient le producteur exécutif et le co-scénariste ponctuel du show qu’HBO offre à Dunham. Tout va très vite. Une série télé permet de raconter beaucoup sur une longue période : la description de son époque, celle des malaises et des ennuis créés par les réseaux sociaux, de la mise en scène de soi, de la gangue de l’adolescence et de l’incertitude d’un futur encore flou. Si l’on peut lire à profit l’excellent texte de Rebecca Mead dans le New Yorker, nul besoin de clés biographiques pour tenter de comprendre un personnage aussi déterminé à concevoir le cinéma comme un terrain d’expériences.

Depuis plusieurs mois, la renommée de Lena Dunham a explosé avec l’arrivée de la première belle saison de Girls. Quant à Tiny Furniture, il a récemment eu droit à une prestigieuse édition chez Criterion. Héroïne des deux, Dunham assure une évidente continuité thématique. Mais le format et la structure des deux objets sont radicalement différents. Tiny Furniture est la chronique patiente, close et miniature du retour d’une jeune fille à la maison après la fin de ses études et de sa première histoire amoureuse.

Girls décrit en dix premiers épisodes la vie d’amies au cœur de New York. Elle place d’emblée son héroïne Hannah Horvath (Lena Dunham) dans une position difficile : ses parents lui coupent les vivres, alors qu’elle comptait sur ce soutien le temps de percer en tant qu’écrivain. Elle doit alors multiplier les emplois. Ses relations s’enveniment, notamment avec sa colocataire Marnie (Allison Williams). Le groupes des filles se constitue lorsque Hannah et Marnie accueillent Jessa (Jemina Kirke) de retour d’un voyage en France qui s’installe à New York chez sa cousine Shoshanna (Zosia Mamet). D’abord centrés sur Hannah, les épisodes s’étendent peu à peu à l’intimité de chaque fille, à l’hostilité de la ville, à la peur et aux tentatives quotidiennes pour la dépasser.

Tiny Furniture est obsédé par la minutie. Aura revient s’enfermer dans le loft luxueux de sa mère. Sa mère et sa sœur l’intimident : l’une est une artiste connue, l’autre vient d’être repérée comme poète en herbe ; toutes deux sont des modèles de réussite, des monstres de perfectionnisme dont Aura se croit dépourvue. La maison possède à la fois valeur de piège et de refuge : si grande qu’on peut s’y perdre, si fonctionnelle qu’elle en devient froide. Dès qu’Aura prend l’air, la caméra s’affranchit de cette rigidité et délaisse les surcadrages. Certains plans sont volés, comme celui où Dunham attend au coin d’une rue que son rendez-vous lui pose un lapin. Dehors, tout est incertain, tout est à rater et à recommencer, tout est à conquérir.

Bien que les parents n’y soient pas les mêmes, Girls pourrait être la suite de cette histoire : le départ de la maison, l’emménagement en colocation, le travail. Sous son apparente humilité, le personnage de Dunham cache un démiurge. "Je ne suis pas le personnage d’un de tes romans" reproche Jessa, accusant ainsi Hannah de puiser dans la vie de ses amis le matériau de ses gestations artistiques. Elle se trouve piégée lorsque Charlie lit sur scène son journal intime. Une prose au goût de poison à mille lieux de l’idéal féminin proposé par Carrie Bradshaw dans Sex and the City. Consciente d’y emprunter un fond similaire, Dunham évacue la question dès le premier épisode. Lorsque Shoshanna demande à Jessa si elle aime le poster du film Sex and the City qui décore sa chambre, celle-ci confesse ne pas avoir vu le film. Intriguée, Shoshanna, demande si elle préfère la série, et à sa grande surprise Jessa ne semble pas non plus en connaître l’existence.

Cette pique n’est pas anecdotique. La vie d’Hannah est tout sauf une grande romance. La voix off qui cimente chaque épisode de Sex and the City devait arriver à la conclusion retardant l’issue idyllique que vivra Carrie, mais aussi celle d’un grand livre pour soi duquel on peut tirer une morale à appliquer chaque jour. Girls est à l’inverse le grand terrain de la pédagogie par l’erreur. Hannah décide une chose et se rétracte. Rien ne glisse d’un personnage à l’autre comme dans les textes de Sex and the City. Les personnages fuient et se retranchent d’eux-mêmes : on a à peine le temps d’apprendre que le hipster Booth Jonathan ferait peur à Marnie lorsqu’il qu’il lui fera l’amour pour la première fois que la jeune fille est déjà partie dans le plan suivant se masturber dans les toilettes publiques.

Dans Girls, Hannah ne cesse de corriger l’imprécision des interlocuteurs sur ses activités : it’s an essay. La nuance de l’essay lui permet de temporiser. Si l’on voit peu Hannah écrire son journal intime, c’est que la série entière en est un, où la fiction est le terrain d’expérimentations issus de déboires bien réels. En 2007 déjà, une série esquisse une première tentative. Intitulée Tight Shots, elle dénote une volonté quasi maladive de se raconter, aussi brouillonne soit-elle. Le personnage d’Hannah fait de son malheur un carburant artistique : si elle n’est pas la “LA voix de SA génération” elle peut humblement corriger en tentant d’être "au moins UNE voix… d’UNE génération".

Lors de ses études dans l’Ohio, Lena Dunham avait mis en ligne une vidéo dans laquelle on la voit se baigner dans une fontaine en bikini. Un temps sur Youtube, le film a été retiré suite à des remarques désobligeantes sur son physique. Le petit clip est repris dans Tiny Furniture, où la vidéo est finalement associée à une installation d’art contemporain. Le résultat n’a aucune importance et Aura n’y pose pas les yeux plus de quelques secondes. En revanche, puisque rien ne disparaît jamais tout à fait, le recyclage met le passé à distance. Le passage d’un lieu à un autre, du cinéma à l’art ou du film à la série, sert à offrir aux reliques du passé un lieu adéquat afin d’attester de leur existence et de s’en séparer.

Dans Tiny Furniture, chaque image négocie constamment avec le passé. L’espace de la maison crée des petites boîtes où chaque personnage reprend sa place d’enfant. Les tatouages sur le corps de Dunham se reportent sur les images du générique. Son corps est si saturé de tatouages qu’il n’est plus possible de parler de nudité. Les scènes de sexe sont moins une marque d’impudeur que le passage obligé du chemin de l’acceptation. Les nombreux tatouages de l’actrice sont principalement inspirés de dessins aimés dans l’enfance : deux maisons sur le dos venant du livre pour enfants Eloise crée par l’écrivaine américaine Kay Thomson et illustré par Hilary Knight.

Contrairement au film, la série offre à Dunham une mémoire paradoxale. Elle crée une familiarité, mais tout autant, d’épisode en épisode, la condition d’une éternelle reprise. Aussi chaque expression acquière un poids indécidable. Devant Twitter, elle se comporte comme sur le siège d’un tatoueur, comme si une phrase devait la marquer de manière indélébile. Combien d’hésitations pour arriver au fameux tweet “all adventurous women do”. Si Hannah se montre aussi peu en situation d’écrire, c’est que l’écriture est suspendue dans l’évaluation de sa portée, et trouve dans la progression forcée d’une série sa vitesse idéale.

par Thomas Fioretti
mardi 4 septembre 2012

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