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Limitless  de Neil Burger

Le contrôle des limites

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Quelqu’un ici n’a aucune limite. S’agit-il de ce nouveau venu dans la finance qui met en quelques jours New York à ses pieds ? Ou bien l’écrivain angoissé qu’il était hier, tombé si bas qu’il n’hésitait pas à demander l’aumône à son ex atterrée ? S’agit-il de l’auteur ruminant ou du trader miraculé ? Les deux évidemment. Une seule personne à qui une pilule fait tout à coup découvrir la vie sous un nouveau jour. Son catogan disparaît en même temps que sa conduite d’échec. Mais dans la peine comme dans l’exubérance, reste à savoir se contrôler.

Bradley Cooper produit avec l’argent de son triomphe dans The Hangovers (Very Bad Trips)une autre histoire de défonce, écrite par Leslie Dixon d’après un roman d’Alan Glynn. Son objet n’est plus d’exploser le temps d’une nuit ses limites petites bourgeoises. La drogue de Limitless n’est pas la biture des ados attardés. Elle sort d’un cerveau d’écrivain qui tente manifestement d’adapter son Moi torturé aux lois du marché. Sa pilule n’altère en effet pas les facultés. Elle les augmente dans les limites de la vraisemblance. Elle éradique l’angoisse, redonne confiance et puissance, rend lucide et efficace en toutes circonstances. Elle plie le monde à volonté.

Venir à en manquer condamne bien sûr à traverser une longue chaîne d’effets indésirables : vertiges, black outs, troubles moteurs, devenir zombie. Le monde redevient bleu et les corps repeints en gris. À bien y regarder, cette drogue est loin d’être inconnue, quoique ses effets aient été exagérés. Continuer à l’appeler drogue n’est qu’une ruse autorisant le scénario à emprunter une autoroute de clichés : angoisse du manque, problèmes troubles avec la mafia, bêtise d’une vie libérée de son sentiment de petitesse, défense paranoïaque de son territoire et vulgarité de ses aspirations. Mais comme cette drogue ressemble surtout à un antidépresseur, toutes ces péripéties semblent gratuites.

Inévitablement, l’écrivain sous traitement est moins fort et moins concentré que le personnage qu’il cherche à inventer. Limitless multiplie les pistes sans les suivre toutes et bâtit ses personnages avec désinvolture. L’ex fiancée revient par exemple sans poser de question. Pour qu’il l’ait vraiment aimée, ce que l’on veut bien croire, il faudrait qu’elle manifeste un peu de prudence devant son ex subitement polyglotte. Or la confusion entre l’amour et l’opportunisme de son retour achève de la rendre franchement antipathique. Si aucun personnage ne tient la route, c’est que seuls comptent la drogue et les moments d’absorption. Comme solution d’écriture d’abord : il s’agit d’inventer des moments d’angoisse - être poursuivi par un homme de main sanguinaire - pour les désamorcer en transformant le personnage en homme d’action. Décision aussi vraisemblable qu’arbitraire, qui engendre nécessairement des inventions absurdes : pour se défendre, la femme traquée et sans arme traverse une patinoire, y attrape une enfant qu’elle fait valser autour d’elle pour que le fer de son patin coupe le visage de l’homme à ses trousses.

Comme solution visuelle ensuite. Il y en a deux. Une ancienne, banale : Limitless alterne deux couleurs de Traffic, le bleu new-yorkais et le jaune mexicain. Une nouvelle, familière : comme un zoom sans fin. Lorsqu’il agrandit un détail, c’est pour y ouvrir une nouvelle perspective, et ainsi de suite à l’infini. C’est une profondeur interne, numérique et abstraite, une forme paradoxale d’épaisseur que la technologie a réussi à loger dans le feuilletage inframince de l’image vidéo. Mais Google l’a déjà inventée et baptisée Street View.

Ce petit trucage a pour but de figurer le fantasme fourni par la drogue de l’accès immédiat : disponibilité sans détour des désirs et des capacités comme des moindres recoins du monde. La possibilité de ce trucage inventé par Google suggère au scénariste l’idée d’un cerveau tout puissant. Il n’est possible de concevoir sans entraves que parce qu’il existe déjà des visions sans limites ni frontières. C’est ce que dit The Tree of Life par rapport à 2001, L’Odyssée de l’espace : ce n’est plus la connaissance de l’histoire de l’univers qui construit le fantasme de l’œil (Hal) tout puissant, mais l’œil tout puissant qui nargue l’incapacité de votre cerveau à dépasser ses angoisses. Tout écran en veille offre déjà de quoi admirer le big bang. La connaissance immédiate du monde est une rêverie accessible : plus difficile est la connaissance de sa propre personne.

Limitless prend également pour introduction des images accessibles à tous sur internet. Mais contrairement à Malick, lui ne vise aucune connaissance. Il s’abandonne au rêve puéril de la puissance. Cela ne peut fonctionner que si le scénariste est vraiment puissant, or celui-ci montre trop de désirs et trop peu de preuves pour qu’on puisse y voir autre chose qu’un trip triste.

par Antoine Thirion
mercredi 8 juin 2011

Limitless Neil Burger

États-Unis 2011

Avec : Bradley Cooper, Robert De Niro, Abbie Cornish, Anna Friel, Johnny Whitworth, Andrew Howard, Robert John Burke

Durée : 1h45

Sortie : 8 juin 2011

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