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Wrong  de Quentin Dupieux

Chanson d’amour et de fêlures

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Steak, Rubber et désormais Wrong : la saga qui se poursuit ici n’est pas celle des films signés Dupieux dont le titre tient en un mot énigmatique, c’est une trilogie sur le thème de la fissure. Le pneu de Rubber, qui s’égarait dans les méandres scénaristiques de la mise en abyme, n’était autre que le héros par excellence d’une caméra passionnée par les craquèlements de la route, ceux-là mêmes qui ouvraient l’histoire fêlée de Steak et lancent à nouveau Wrong.

La fissure se creuse aléatoirement et témoigne de l’exercice de la violence à l’échelle de ce qui importe peu : condensation parfaite de la vie en général dans l’esprit du rêveur Dupieux. Wrong commence par une rupture : Dolph Springer (Jack Plotnick) perd son chien. Le film chemine le long de cette faille séparant le réel du sens, le personnage du réel, le public du personnage. Au bout de quelques kilomètres, la faille se referme : le personnage retrouve son chien et avec lui, le sentiment que le réel n’a pas complètement coupé les ponts avec lui – moment de joie intense, climax du film, larmichette cathartique à l’appui d’un spectateur à l’intérieur du film : aboutissement de l’Odyssée d’une Alice barbue et en peignoir sur une Méditerranée folle. Les références sont peu nombreuses – elles puent le sens et la cohérence – mais s’il en est une qu’on ne peut pas rater, c’est celle qui est faite à Lewis Carroll, avec ce personnage qui repeint les voitures comme l’armée de cartes à jouer repeint les roses en rouge au pays des merveilles.

Le méta-cinéma, qui structurait Rubber, n’est ici qu’une ultime pirouette, l’affaire d’un plan très court. Moins programmatique, Wrong redoute moins d’égarer son public. Le beau personnage principal évoque Plume, personnage de Michaux avec lequel Dupieux partage la fascination de l’absurde, avec l’inquiétude et le calme qu’elle peut produire. Rien de mieux à faire que d’attendre de comprendre. Sans s’énerver. En découlent un peu de facilité et de paresse, certes, mais aussi une atmosphère berçante et poétique. Voir cette jeune femme qui s’adresse au héros qu’elle prend pour son petit-ami, suite à un quiproquo difficile à expliquer : « Comme tu as changé, mon amour, ton visage n’est plus le même… »

Cette sensation de sérénité dégagée par le film vient du fait qu’il raconte, en bonne enquête policière, une quête vers la vérité. La cruauté du monde est systématiquement excusée par son honnêteté : en arrêtant d’être censé, l’univers cesse d’être hypocrite. Toute forme de compréhension est systématiquement rattrapée par les événements (voir cet homme réjoui qui rêve, puis se réveille dans un cercueil qu’on enterre) mais l’impossibilité du contrôle débouche sur la joie de celui qui s’abandonne au hasard. La mise en scène n’évite pas toujours l’esbroufe, mais s’attache surtout à ce nouveau Plume se laissant flotter sur les événements tandis que le scénario se charge de tous les mettre sur un pied d’égalité – la commande d’une pizza, la mort d’un homme, la disparition d’un chien, une histoire d’amour, un palmier trop petit. Tout est égal. Rien n’est grave. L’absurde n’est ni compliqué, ni triste, ni énervant, ni injuste. C’est sa beauté.

Aussi Wrong est-il plus réaliste que bien des films se réclamant d’aucune forme d’objectivité, en se plaçant au plus proche de la perception subjective du monde contemporain, qui apparaît toujours plus absurde. C’est aussi une utopie : le réel, moins la déception suscitée par celui-ci. Il y a Eric Judor, excellentissime, qui ne parle anglais que pour le bruit que ça fait, de même que le personnage tape à la machine pour le plaisir du son des touches battant le papier. Dupieux reste musicien avant toute chose. Du son, pas du sens. Tout sauf le bourdonnement incohérent de la raison, des 5% de cerveau employés quand on pense, ou qu’on croit penser, ou qu’on croit avoir compris.

par Camille Brunel
mardi 11 septembre 2012

Wrong Quentin Dupieux

Avec Jack Plotnick, Eric Judor, William Fichtner, Alexis Dziena

Réalisation, scénario, image, montage : Quentin Dupieux

Musique : Tahiti Boy et Mr. Oizo

Production : Realitism Films, Arte France Cinema, Kinology, Love Streams Production, Agnès B. Production

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