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Nous avons découvert La Cause et l’usage au sein des séances de visionnage de la commission d’aide au film court en Seine St Denis, Cinémas93. Monté en pleinière, le film n’y a pas reçu de soutien. Nous l’avons quelques mois plus tard programmé lors d’un cinéclub au cinéma du Panthéon en compagnie de La Chose publique de Mathieu Amalric devant une salle exceptionnellement comble pour un dimanche matin. Valentina Novati de la société Independencia a ensuite décidé de lui apporter un soutien de production ; de l’envoyer au Cinéma du Réel où il a reçu deux prix ; et de le distribuer en salles où il se trouve depuis le 5 septembre.

À l’origine, le documentaire ne s’appelait pas La Cause et l’usage.

Dorine Brun : Non, il a eu plusieurs titres dont La Chose publique et Le lieu commun.

Julien Meunier : Le premier était Du papier dans les boîtes aux lettres.

Le papier, c’était l’image originelle ?

DB. L’expression vient du bras droit de Dassault que nous avons rencontré en amont de tournage afin de se faire connaître.

JM. Il a un moment cette expression : « voilà la campagne a commencé, on va mettre du papier dans les boîtes aux lettres ». C’était pour lui une expression consacrée. Aucun militant ne l’utilise mais cette image rejoignait notre approche concrète de la politique : comment les militants tractent et abordent les gens. Ensuite, les choses se sont décidées d’elles-mêmes. Tout le monde à Corbeil-Essonnes parle de Serge Dassault.

DB. Il y avait une situation exceptionnelle : l’invalidation par le Conseil d’État de l’élection de Dassault laissait penser qu’un certain nombre de choses allaient devenir visibles et lisibles.

JM. Les gens allaient être là, mais probablement pas Dassault. Aussi on pouvait s’attendre à ce que la parole se libère.

DB. L’année précédente, quand Dassault est élu, je vais voir le résultat des élections à la mairie. Je sens une sorte de malaise ; tous les jeunes des quartiers hurlent de joie mais l’ambiance est lourde et tendue. Il m’a semblé que la vie de Corbeil et le rapport que Dassault a institué avec ses habitants se raconteraient bien à travers une élection.

JM. Nous en avons discuté ensemble et quand l’élection a été invalidée, il fallait en profiter. Notre intention était de suivre les militants sur la place du marché en enregistrant les discussions, pour voir si la situation prêtait à une remise en question. Mais Dassault restait au centre des préoccupations. On imaginait filmer un changement, c’était une continuité.

Quelle est l’attitude du bras droit de Dassault lorsque vous vous entretenez avec lui ?

JM. Il nous sert un discours très classique et détendu. Mais dans l’interview il ne se passe rien.

DB. Elle est doublement stratégique. Pour lui, c’est un moment de la campagne où il était encore possible d’être candidat. Plus tard, il n’aurait peut-être pas accepté de nous rencontrer. Mais comme Dassault n’avait pas encore annoncé son successeur, il sentait un coup à jouer. On sait qu’on ne montera pas l’interview. Il s’agissait surtout de se le mettre dans la poche. C’était un élément important pour la suite. Tous les militants nous ont ensuite accueillis à bras ouverts.

Vous êtes partis filmer avec vos propres moyens, sans chercher de producteur ?

JM. Nous avions un producteur qui suivait déjà Dorine sur son film précédent. On a convenu que le film s’écrirait pendant le tournage. C’était une boîte de production très axée télévision. Ils avaient du mal à comprendre le projet, et surtout à le vendre. Ils ne comprenaient pas qu’on ne fasse pas plus d’enquête sur l’étendue du clientélisme. Ils attendaient un travail plus journalistique et étaient un peu déstabilisés par le résultat. Nous n’avions pas beaucoup de contact avec eux et tournions comme nous le voulions. Au moment du premier montage, ils se sont sentis un peu démunis. Ils ont eu peur que les choses ne soient pas claires car nous avons décidé de ne pas mettre de voix off et de ne pas afficher l’appartenance politique de chaque personne rencontrée. Nous trouvions plus intéressant de donner accès à une parole directe, sans préparer le spectateur à ce qui va se dire. On essaie d’être fidèles aux choses que l’on reçoit, afin que les surprises du tournage se retrouvent dans le film.

Cela peut en effet prêter à confusion ; par exemple cette scène avec les affiches du Front National.

DB. Ce sont des affiches de Dassault, pas du Front National, représentant Staline avec un couteau entre les dents. Dassault est officieusement allié au FN.

JM. Nous étions surpris de voir resurgir cet anticommunisme vieillot. Quand le candidat de gauche aperçoit le poseur d’affiche de Dassault, le moment est très agressif. Inutile de préparer le spectateur à cette situation intense en elle-même.

Vous disiez que les gens étaient surpris de ne pas voir plus d’enquête journalistiques, pourquoi alors ne pas avoir tenté de révéler quelques magouilles ?

DB. Ca n’aurait pas été le même film. C’est une sorte de deal sous-entendu avec les gens que nous filmions. Nous n’aurions pas pu filmer dans les cités la nuit s’ils savaient qu’une enquête était menée par ailleurs sur les sommes que certains ont pu toucher. Ce qui nous intéressait nécessitait de la discrétion, à savoir un moment banalisé comme celui où Dassault demande la liste des jeunes qui veulent du travail.

JM. Il est plus intéressant de voir ce qui se dit au grand jour. Tout se raconte et se dit sur la place publique. Il y a bien sûr des choses sous-entendues, mais le sujet était plutôt qu’il n’y a aucun problème à dire que Dassault offre des permis de conduire, que pour avoir un boulot il suffit de lever la main dans une réunion. Le sujet n’était pas la magouille, mais à quel point tout est entré dans les mœurs de la ville. Ce rapport féodal au chef qui arrose la population. En général, une caméra cachée fait rentrer dans une esthétique peu convaincante. Un visage flouté n’offre aucune preuve solide, et même plutôt un doute sur les intentions de cette personne. Nous cherchions un rapport plus simple et plus franc. Dès qu’il fallait rentrer dans des ententes, notamment avec les partis, nous laissions tomber.

DB. On donne à voir la partie visible de l’iceberg, mais cela appelle aussi une curiosité chez le spectateur. Un travail journalistique existe par ailleurs. Si l’on veut l’information il suffit de la chercher. Mais ce n’est pas notre travail.

Ces lieux, vous les fréquentez depuis l’enfance ?

JM. Nous avons tous les deux grandi à Corbeil. Le marché est un lieu que je connais très bien. L’’imprimerie également. Quand on dit qu’on vient de Corbeil, les gens ont tendance à nous accorder plus facilement leur confiance. Mais nous avons chacun des histoires qu’il ne fallait pas nécessairement ressortir. Mes parents étaient dans l’opposition à Corbeil Essonnes.

DB. Ma mère était dans la liste d’opposition à Dassault. Cela aurait pu être une complication. France 3 Ile de France a refusé le film pour cette raison.

JM. Nous ne voulions pas faire un film militant, ce qui a pu surprendre certains militants de gauche. Plutôt sur la situation créée par Dassault, où toutes les discussions sont écrasées. Il y a une force d’inertie très importante.

DB. Et puis de multiples petits candidats se déclarent et font leur campagne sans aucun moyen, n’ont rien à défendre et noient un peu la voix de l’opposition. Quant au PS il se bat beaucoup plus contre le candidat communiste que contre Dassault.

Il n’y a pas que le sentiment de la déception. La présence de Dassault est comme une tisane qui rend certains personnages très enfantins comme son substitut Bechter. À aucun moment il n’est fait l’effort de le présenter comme un être humain capable de prendre ses propres décisions.

JM. Dassault est une vraie figure paternelle, pour son camp aussi bien que pour beaucoup d’habitants de Corbeil-Essonnes. Le paternalisme écrase la politique et les individus. Par la suite Bechter prendra un peu plus de poids à la mairie. Mais pendant la campagne il n’est qu’un homme lige. Il ne fait même pas semblant. Personne n’est dupe. À un moment du film un personnage dit en présence de Dassault que s’il part il laissera les habitants orphelins : c’est la preuve évidente du paternalisme. Il contamine jusqu’à la vie syndicale. Les syndicalistes demandent du travail à Dassault lui-même. Cela fait penser à des enfants qui se rebellent contre leurs parents.

Comment avez-vous filmé la scène de la manifestation ?

JM. Presque par accident. On sait qu’une manifestation va passer par le marché. Elle arrive au moment où Dassault vient également faire sa campagne. Ils se croisent et Dassault veut s’en aller, mais il est vieux et marche lentement. La manif lui colle au train. On court derrière Dassault qui veut rejoindre sa voiture, mais la manifestation se rapproche lentement pour lui demander directement du travail. La lenteur des déplacements de Dassault nous a permis de faire quelques plans.

DB. Dassault menait un chantage à l’usine. Il promettait de trouver des repreneurs pour la moderniser. Hélio Corbeil a fait une première action, celle-ci était la seconde et se passait trois jours avant le deuxième tour des élections. Mais leur slogan – « Dassault du boulot » – était pour le moins ambigu.

JM. C’est ce qu’on retrouve à l’image : Dassault est pourchassé par une manifestation dont l’image le fait presque apparaître comme le leader.

Cette scène fait beaucoup penser aux Temps modernes, lorsque Chaplin tombe sur un drapeau et devient sans le vouloir porte-parole d’une manifestation.

JM. Cette scène dit vraiment l’ambiguïté d’un combat et d’une entente. Pour la petite histoire, Helio Corbeil s’est par la suite détachée de Dassault en reprenant l’usine sous la forme d’une Scop, mais ils ont été obligés d’emprunter de l’argent et n’ont trouvé que Dassault, qui se retrouve propriétaire de la dette. Les liens sont inextricables.

Vous êtes vous demandés pourquoi un vieil homme très riche, qui pourrait au fond abandonner la ville, a envie d’être aimé par elle ?

JM. Il y a nécessairement un rapport sentimental car il n’a pas d’intérêt financier à Corbeil. Une explication possible est que Corbeil est la seule chose qu’il aurait gagnée par lui-même, sans l’héritage de son père. C’est du moins ce que nous raconte le bras droit lors de la première interview : ils arrivent en 1977 avec l’idée de reprendre une ville PC. Il choisit Corbeil parmi d’autres villes communistes de la région parisienne et, de 77 à 95, il se bat contre le maire PC Roger Combrisson. Lorsque celui-ci prend sa retraite, il lui succède naturellement. Comment une ville peut-elle passer du communisme à Dassault ? On en revient au paternalisme. Ce n’est pas une question politique, mais un transfert de paternité.

Quels étaient les motifs de l’annulation de l’élection ?

JM. Ils n’ont pas pu prouver que Jean-Paul Bechter habitait Corbeil-Essonnes. Il était encore Parisien deux semaines avant l’élection.

DB. Les bulletins affichaient par ailleurs : Jean-Pierre Bechter, président de la fondation Serge Dassault, en lettres plus grandes que pour les colistiers. La présence de ce nom inéligible était un autre motif d’annulation. Il y avait encore le chantage aux industries locales.

JM. À la troisième élection, Bechter gagne avec 700 voix d’avance. On a voulu filmer cette troisième élection mais c’était exactement la même situation et les mêmes images, émoussées. L’ancien candidat de gauche est revenu, il était plus professionnel et personnalisait le combat contre Dassault. 2009 racontait très bien ce qui se passait. Ou alors il aurait fallu filmer les trois élections et faire un film sur l’épuisement.

Le montage se fie à la chronologie ou construit un enchaînement dramaturgique ?

JM. Nous restons fidèles à une chronologie très large : deux tours et un résultat. Mais à l’intérieur des séquences la chronologie n’est pas du tout respectée.

DB. La première partie est une rencontre avec les habitants dont les discussions tournent autour de Dassault, afin de construire le fantasme d’une présence. Une fois qu’il est là, on aborde les points qui nous semblaient importants : son rapport avec les jeunes, avec l’industrie locale, et puis on continue à filmer quelques personnes qui nous intéressent. Nous voulions fonctionner par séquences.

JM. S’il y a un intérêt à ne plus avoir de producteur, c’est que plus personne ne t’attend. On a pu prendre deux ans pour le montage. On a travaillé par retranchements en sélectionnant et en réduisant les séquences qui nous intéressaient. Il y a eu beaucoup de versions différentes. La narration est difficile à construire et nous ne voulions pas recourir à la voix-off. Nous tenions à éviter le cynisme.

DB. La portée tragique nous intéressait davantage que la portée comique. Mais les projections ont quand même provoqué beaucoup de rires. Sur ce genre de sujet, les gens s’attendent souvent à un traitement à la Michael Moore, c’est-à-dire à une figure du justicier qui produit des preuves. Mais ces preuves, que valent-elles vraiment ?

Que pensez-vous de Pierre Carles ? Ou de sa méthode : il trouve un objet qui est la preuve, et le balance aux types qu’il rencontre.

JM. Ce qui me plaît chez Carles, comme chez Moore, est la façon dont ils existent dans leur film. Comme des anomalies dans le système. La manière dont Moore apparaît comme un Américain moyen pour se permettre de poser des questions pertinentes. Carles aussi, dans Enfin pris, lorsqu’il va se faire psychanalyser.

Selon eux, leur film n’existerait pas si quelque chose ne bloquait pas. C’est le blocage qui permet l’insistance et donc l’existence d’un film.

DB. Dans la manière de faire en tout cas, ce n’est pas un modèle pour nous.

Vous avez eu des réactions des personnes filmées ?

DB. Rien de Dassault. Nous lui avons envoyé des invitations, mais aucun retour du côté de la droite.

JM. On est plutôt tranquilles sur ce point car on ne fait que montrer ce qui se dit publiquement. On ne piège personne et Dassault ne peut pas nous reprocher sa propre démarche publique.

DB. Dans la réunion organisée par l’équipe de Dassault dans un restaurant avec les habitants de Corbeil, nous sommes au milieu de tout le monde, personne ne nous demande d’arrêter de filmer.

JM. Le seul problème au tournage était avec le Parti Socialiste qui voulait maîtriser l’image, décider des jours de tournages, des questions abordées. Ils voulaient les questions par avance. Mais on ne voulait pas créer de connivence préalable avec les responsables politiques.

Dans une démarche à la Pierre Carles, vous auriez laissé tomber Dassault pour aller directement voir les gens du PS et entrer délibérément dans un dialogue de sourd.

DB. Nous avons eu un rendez-vous de deux heures avec les responsables de la campagne socialiste et pendant tout ce temps, on ne s’est pas du tout compris. Ils voulaient les questions, on leur répondait qu’on n’avait pas prévu d’interviews, ils étaient complètement paumés. Ils étaient vraiment dans le contrôle, plus qu’à droite.

JM. À droite il y avait davantage l’idée que s’ils étaient filmés, c’était forcément bon pour eux.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
vendredi 14 septembre 2012

La Cause et l'usage Dorine Brun et Julien Meunier

Image : Dorine Brun

Son : Julien Meunier

Montage : DB et JM

Mixage : Gilles Benardeau

Production : Valentina Novati, Independencia productions

Durée : 1h02. Sorti le 5 septembre 2012

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