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Kurdish Lover  de Clarisse Hahn

Brus dans le brouillard

4.5

Clarisse Hahn est en visite auprès de sa belle famille, dans le Kurdistan turc. Elle est accueillie sans méfiance au cœur du foyer. Participe à la vie de la famille, et notamment assiste aux conflits qui régulièrement explosent entre la mère et ses brus. Assiste surtout à une définition du privé et du public, de la place des femmes dans une famille kurde. Observe pratiquement les moeurs d’une société archaïque et moderne à la fois, où l’on se soigne à la sangsue, où l’on se quitte via Skype. Est témoin alors de la porosité entre des anciens usages testamentaires et des moyens de communication contemporains.

Qu’est-ce que, pour une femme française éduquée selon les mœurs de la société occidentale, se mettre en couple avec un jeune homme d’origine kurde ? Si vous vous êtes déjà posés la question, Kurdish Lover offre un aperçu assez précis de ce qui vous attend. Mais si cette question ne vous touche guère, vous vous demandez quel est le véritable objet du film. Savoir comment on égorge un mouton avec un simple couteau ? Apprendre que, une fois sa tête séparée du corps, ses pattes continuent de bouger ? Chaque scène propose plusieurs pistes : famille, anthropologie, amour, politique, religion, mœurs, pudeurs... En quoi ces gens sont-ils différents ? En quoi sont-ils comme nous ? Un invariant s’affiche alors : celui de la place du réalisateur, qui dans sa rencontre avec « l’autre », incarne le « nous ». D’un plan à l’autre, il est plus ou moins présent, plus ou moins impliqué, de simple spectateur à objet de blague, de sujet de conversation à partie active de la discussion. Aucune de ces pistes n’évolue vraiment. Elles sont là d’emblée, elles restent telles quelles à la fin. Aucun plan ne sort du cadre de l’intéressant, du curieux, de l’extraordinaire pour atteindre celui du nécessaire. Finalement c’est à la plus anodine des scènes de révéler la confusion du film. Un soldat patrouille dans les rues. La caméra le filme sans le quitter jusqu’à obtenir son attention, puis sa méfiance et enfin une vague réaction. On voit alors moins une répression que l’envie d’en provoquer une. Et c’est bien parce que tous les plans contiennent un élément de surprise, d’inattendu, d’étrange que l’ensemble peut faire l’économie d’une véritable structure où l’on ressentirait la justesse des enchaînements, où l’on comprendrait la durée des segments du film et du film dans sa totalité. Reste alors une impression de désinvolture.

Pourquoi désinvolture ? Souvent, le cinéma s’égare. Sur Mars, sur la Lune, au fond de l’Océan, sur une montagne ou dans une grotte inaccessible. C’est pour chercher un trésor. Parfois, il le trouve. Mais, surtout lorsqu’il s’agit du cinéma documentaire, cela ne fait vraiment sens que lorsque le voyage donne accès à un film. Dans Kurdish Lover, quelque chose qu’on peut appeler un trésor est enregistré. Des conversations inouïes, des gestes violents et gracieux, des moments magiques. Aucun de ces trésors ne semble indiquer au film sa forme. La route qui sépare l’écran d’un petit village est ouverte. Mais le film, lui, est difficile d’accès. On reste sur sa porte d’entrée. De sorte que, quand il s’arrête, à la 98e minute, on est deux fois surpris : parce qu’il aurait pu continuer à l’infini, ou bien s’arrêter beaucoup plus tôt, ou bien ne pas démarrer du tout.

par Eugenio Renzi
jeudi 13 septembre 2012

Kurdish Lover Clarisse Hahn

France ,  2010

Documentaire

Format : 4/3

Durée : 1h38min

Sortie : 12 septembre 2012

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