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Le braqueur, la dernière course  de Benjamin Heisenberg

Les autruches volent aussi

7.0

Un homme en tenue de sport s’exerce à la course à pieds dans la cour intérieure d’une prison. Un panoramique à 360 degrés ne lâche pas d’une semelle le détenu, qui ralentit son allure lorsque le sifflet du gardien sonne la fin de la promenade. De retour dans sa cellule, l’homme reprend son activité sur un tapis de course installé pour lui. Quelques minutes plus tard, après un bref entretien avec l’agent de probation, il quitte l’enceinte du bâtiment, décidé à renouer avec son passé criminel. La première séquence du Braqueur résume la longue démonstration du Prophète de Jacques Audiard : la prison n’est guère pour le hors-la-loi qu’un échauffement, une mise en jambe. Dans le film d’Audiard, un voyou met à profit ses années d’incarcération pour gravir les échelons de la hiérarchie mafieuse et fomenter, depuis l’intérieur, une guerre de gangs dont il sortira vainqueur. Le film de Benjamin Heisenberg propose une situation différente : un homme tourne en rond entre les murs de sa prison. La conclusion est la même : sa course inaugurale n’est pas le signe d’un désœuvrement mais un entraînement pour une performance future.

L’histoire est inspirée de faits réels. Dans les années quatre-vingt en Autriche, un ancien détenu passionné par la course de fond remporte plusieurs victoires. Parallèlement, il se lance dans une série de braquages de banques. « Courir pour voler et voler pour courir » pourrait être la devise de Johann Rettenberger, plus connu des services de police sous le nom hérité de son fusil à pompe et de son masque à l’effigie de Reagan, Pumpgun-Ronnie. En choisissant de transposer l’affaire de nos jours, Heisenberg a pris soin de gommer les anachronismes. Reagan est à peine reconnaissable, altéré par un effet morphing - loin du simple déguisement de Patrick Swayze dans Point Break (Bigelow, 1991, film également inspiré du fait divers autrichien). Dans Le Braqueur, Rettenberger n’est pas le voleur légendaire caricaturé par la presse de l’époque ; c’est un athlète soucieux de régularité et de précision dans le déroulement des opérations. Son programme très serré, où course et vol sont complémentaires d’une même progression, rencontre deux obstacles : un ancien amour de jeunesse (Erika) et un agent de probation soupçonneux. Obstacles vite contournés. Dans une économie narrative débarrassée de velléité psychologique, les intrigues sentimentales ou policières font figure d’aberrations.

Le Braqueur est un film d’action. Chaque situation dramatique est envisagée sous l’angle invariable de l’endurance, de la performance physique du marathonien. Le hold-up est une étape obligée. S’il reste dangereux, ce n’est pas en exposant le voleur aux policiers, mais en déclenchant une arythmie finale, un pic d’intensité sur l’électrocardiogramme de l’athlète. Le crime obéit ici aux lois de la physiologie. La fuite dans la montagne après l’évasion du commissariat est la répétition de la course alpestre que Rettenberger avait remportée en triomphe quelque temps auparavant. Lorsque ce dernier achève sa cavale sur le bas-côté d’une autoroute, les panneaux kilométriques scandent et découpent son arrivée. Le braqueur ne meurt pas tout à fait ; son agonie est semblable à la souffrance du coureur victime d’un point de côté. Jusqu’au bout il s’astreint au rythme du métronome, que retranscrivent fidèlement les essuie-glaces de sa voiture. Bonne métaphore de sa trajectoire efficace et monotone.

par Arthur Mas, Martial Pisani
samedi 13 novembre 2010

Le braqueur, la dernière course Benjamin Heisenberg

Allemagne - Autriche ,  2010

Avec : Andreas Lust (Johann Rettenberger) ; Markus Schleinzer (Agent de probation) ; Roman Kettner (Concierge) ; Hannelore Klauber-Laursen (Caissière) ; Tabea Werich (Jeune femme devant le supermarché) ; Nina Steiner (Conseillère de l’agence pour l’emploi) ; Wolfgang Kissel (Erika) ; Josef Romstorffer (Collègue d’Erika) ; Wolfgang Petrik (Premier client d’Erika) ; Florian Wotruba (Deuxième client d’Erika).

Durée : 1h30
Sortie : 10 novembre 2010

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