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Breaking Bad, saison 5, épisode 8  de Vince Gilligan

Les mains en l’air

6,9

Les séries les plus sérieuses ont toujours leur côté grotesque, leur face lynchienne. Impossible, même pour le meilleur des showrunners, de disposer pièce par pièce un univers cohérent autour de ses personnages sans qu’un recoin de leurs bureaux, un trait de leur caractère brusquement révélé par un angle nouveau n’échappe à son contrôle. Tout ce que le scénario refoule surgit alors là, remettant brusquement en perspective la série et sa pompe.

Découvrir et apprivoiser le monstre dans le placard, en faire un ressort de l’intrigue plutôt qu’un interdit paralysant, voilà sans doute le plus grand défi du créateur de série. Twin Peaks lui avait réservé une chambre, la Red Room, quitte à ce que ses personnages n’aient d’autre obsession que d’en pousser la porte. Les Soprano ne craignait pas de réaliser les rêves les plus grossiers de son héros, les développant parfois sur un épisode entier, la simplicité de l’imaginaire de Tony mettant d’autant plus en valeur la complexité de sa psyché. L’audace de Breaking Bad, série déjà mûre de l’expérience de ses aînées, a été de prendre cet aspect grotesque pour point de départ.

Quand un show de l’ambition de Mad Men, parvenue à sa cinquième saison, commence seulement à découvrir son étrangeté ordinaire, celui créé par Vince Gilligan n’a pas hésité à mettre en avant dès les photos promotionnelles l’absurdité des situations auxquelles mène son scénario. Des masques à gaz au cou, deux personnages habillés comme des astronautes se reposent sur des chaises pliantes, au milieu du désert du Nouveau Mexique. Un homme récupère dans sa machine à laver des liasses de billets de mille dollars. Voilà de quoi faire attendre un curieux enchaînement de péripéties, assez en tout cas pour regarder d’emblée de travers ce professeur de chimie tout à fait normal en apparence.

Le principe aura guidé les pré-génériques les plus marquants de la série, flash-forwards anticipant la fin de l’épisode ou de la saison en en révélant une conséquence incongrue : notre héros attendant son heure en caleçon sur une route déserte, une peluche flottant dans une piscine. L’ouverture est même franchement comique lorsque le clip d’un groupe mexicain transforme l’aventure de Walter en épopée du folklore. Il s’agit de ne pas se prendre au sérieux, d’annoncer un cap sans oublier que l’on navigue à vue. La mise à distance artificielle est moins un effet de signature qu’une manière de se regarder, et d’ajuster en fonction son costume. Pour tenir sur la durée, alimenter le quotidien et être capable de rebondir si nécessaire, il faut en effet autre chose que de l’inspiration : un manège, un jeu à abattre selon les règles, à casser voire à interrompre. Les meilleures séries, comme les meilleurs acteurs, ont leurs trucs.

Son truc, Breaking Bad ne s’est pas contenté de l’user jusqu’à la corde, mais l’a confié et expliqué à son héros, qui l’exécute chaque fois qu’il est à court d’inspiration devant une audience médusée. A l’épisode 7 de cette dernière saison, Walt se rend sans arme devant ceux qui pourraient l’abattre aussitôt, au milieu de nulle part, et leur expose sans détour les données du problème, comptant sur son seul pouvoir de persuasion pour sauver sa peau. L’image était à peu près la même dans l’une des premières séquences du premier épisode de cette même saison, lorsqu’il retrouvait Mike et Jesse en plein désert, et au début de la saison 3 déjà, lorsque Gus et ses hommes de main d’alors l’avaient convoqué pour répondre de ses audaces. La scène n’a fait que se répéter, en changeant quelques visages et en perfectionnant son déroulement.

Cette volonté de solder tout conflit par un duel dans le désert est devenue paradoxalement la marque de l’orgueil grandissant de celui qui se fait appeler Heisenberg. C’est parce qu’il sait l’étrange loi qui le protège qu’il ose se présenter sous un jour aussi peu favorable : la légende n’impressionne que par contraste avec celui qui l’inspire. D’une leçon d’humilité, le ridicule de la situation est devenu la clef de son succès. Imposant, le chimiste l’est par son culot, d’où il puise la ressource pour s’en sortir en toutes circonstances, inventer sur le tas des stratagèmes qui lui permettent de revenir chez lui comme si rien ne s’était passé. Au prix de développements parfois laborieux, les obstacles les plus infranchissables, anticipés longtemps à l’avance, finissent par glisser comme par magie sur lui, une série d’assassinats simultanés dans plusieurs prisons du comté se déroulant comme une danse, une mauvaise chute lui épargnant un rival et une épine dans le pied.

Le dernier épisode suit le mouvement, écartant les soucis de Walt d’un revers de la main, comme on chasse une mouche. Le jeu de disproportions tourne maintenant invariablement en sa faveur, et même la montagne de billets entassés dans le garage semble maintenant dérisoire pour un homme de son envergure. Persuadé qu’il suffisait de regarder les choses en face pour les maîtriser, il n’a cessé de se découvrir, jusqu’à se mettre hors de portée de tous. La feinte modestie affecté avec ses associés n’est plus d’actualité, non plus que l’exercice d’accablement auprès de son beau-frère. Le face à face final se fait donc à distance, le décalage qu’il a laissé s’installer avec son personnage de père de famille abattu devenant soudain évident, et retournant l’enchantement contre lui. Brusquement, la série rappelle alors à son héros l’avertissement qu’elle lui lançait au commencement de son aventure : n’oublie pas que tu es démuni !

par Martial Pisani
vendredi 14 septembre 2012

Breaking Bad, saison 5, épisode 8 Vince Gilligan

Réalisation : Michele McLaren

Scénario : Moira Walley-Beckett

Avec Bryan Cranston, Anna Gunn, Aaron Paul, Dean Norris

Épisode diffusé sur AMC (USA) le 5 septembre 2012

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