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Alyah  de Elie Wajeman

Entretien avec Adèle Haenel

Nous avions écrit, au moment de Cannes, ce pourquoi Alyah nous avait déplu. Ce texte est toujours disponible ici. Nous en publions aujourd’hui la suite : une interview, réalisée à Cannes, où nos objections reçoivent les réponses de l’actrice principale du film Adèle Haenel.

1.

Comment la rencontre s’est-elle faite avec Elie Wajeman ? Pourquoi a-t-il pensé à toi ?

Je ne crois pas qu’il ait pensé à moi en particulier. Il avait d’autres idées sur le personnage. Mais le jour du casting, j’étais en forme et on s’est bien entendu. On a fait quelque chose d’assez enlevé.

Est-ce que tu as sculpté le rôle ou est-ce que tu t’es adaptée à l’idée qu’il en avait ?

Je pense que j’ai amené le rôle ailleurs. Peut-être vers quelque chose de moins larmoyant que sur le papier. Mon personnage était plus béat d’admiration devant celui de Pio Marmaï. Ce n’est pas trop mon style.

Comment compares-tu ce travail à celui que tu as effectué dans L’Apollonide ?

Mon rôle était plus important. Quand on incarne, on s’approprie forcément le personnage ; à moins que le réalisateur te dise regarde-là, fais ci, fais ça. Dans ce cas-là, ça ne m’intéresse pas. Quand je joue, j’ai une idée du personnage qui n’est pas celle du réalisateur.

Lequel était le moins directif, Bonello ou Wajeman ?

Question piège. Bonello n’est pas très directif parce qu’en choisissant quelqu’un, il sait très bien ce qu’il veut faire. Il faut entrer dans son schéma mais une fois à l’intérieur, on est très libres. La mise en scène est très chorégraphiée, il n’improvise pas. Il ne croit pas que la vie va prendre avec les acteurs, mais plutôt à la vie par la mise en scène. Un acteur peut faire décoller son film et l’éloigner d’une histoire qui serait banale.

La caméra est beaucoup plus discrète chez lui.

La mise en scène veut se faire oublier. L’émotion vient en plus grande partie du jeu de l’acteur. La mise en scène est au service de celui-ci alors que pour Bonello, c’est l’acteur qui est au service de la mise en scène.

Combien de prises faisait Wajeman ?

Je ne sais plus. Ce qui est agréable c’est qu’à chaque fois, on prenait beaucoup de directions différentes. Tu vois, on peut travailler de deux manières : soit on prend quelque chose pour le dégrossir au fur et à mesure des prises, soit on propose de nouvelles choses à chaque fois, sans qu’il y ait forcément de continuité. En faisant cela, on prend le risque de limiter les choix au montage.

Les conversations sont très souvent en plan séquence, c’est vrai.

Il a voulu tester les choses. Le ton de son film s’est dégagé au montage. Au moment du tournage, il n’en était pas encore sûr.

De ton point de vue, tu as tendance à en faire beaucoup au début et à dégrossir, ou est-ce que tu procèdes par ajouts ?

Ca dépend des situations. Comme il n’y avait pas de continuité, c’était toujours tout tout de suite. Sinon, je ne sais pas trop. J’ai l’impression que je monte en intensité au fur et à mesure des prises, tout en affinant.

2.

Venons-en à des détails. Un des reproches que je fais au film, c’est d’occuper les mains des acteurs avec des cigarettes, de les faire fumer pour qu’ils se donnent une contenance. Le problème, c’est que cette béquille de mise en scène prend parfois une importance scénaristique énorme. Dans Alyah, les gens fument. Pourrais-tu me dire pourquoi ? Comment la cigarette s’incruste-t-elle dans la mise en scène ?

Je ne sais pas. Bonne question. Ca permet en effet d’avoir de la contenance facilement, c’est un support de jeu. Je n’en suis pas très fan non plus. Je suis d’accord, c’est lié au charisme facile. Ca sous-entend que tu as dû subir des choses compliquées dans la vie. La cigarette donne de l’intensité à une scène à peu de frais. Dans le Bonello, on fume beaucoup aussi.

Sauf que la cigarette, pour lui, est au même niveau que les acteurs, c’est un outil de mise en scène, la fumée construit l’atmosphère. Quand tu fumes à l’écran, tu essaies de fumer normalement ou tu composes ?

Mais tu travailles pour Marlboro ?

Non, non.

La cigarette à l’écran est un dialogue du cinéma avec lui-même : tu te réfères à des gens que tu as vus fumer dans des films. On peut se dire qu’on joue de façon réaliste, naturelle, mais de toute façon, en ce qui me concerne, je ne fume pas tous les jours. Donc la plupart de ces situations où je suis supposée être naturelle, je ne les ai pas vécues. Même inconsciemment, je fais référence à d’autres acteurs qui ont construit des personnages. La cigarette ne renvoie pas aux gens qui fument en soirée mais vraiment aux films, aux gens que j’ai vus fumer au cinéma. On a toujours plein d’images de types qui fument au balcon, de filles hyper sexy, de personnages sulfureux. La cigarette t’inscrit d’emblée dans l’histoire du cinéma.

3.

Passons de Marlboro à Playboy. Un autre reproche que j’adresse à beaucoup de films français, c’est que la nudité y est employée comme un effet, au même titre que la cigarette : elle permet de dire qu’on se place dans l’intimité sans rien enjoliver. C’est un gage de réalisme. Ce qui aboutit toujours à une scène où une actrice se déshabille et fait l’amour. Dans Alyah, quand tu dégrafes ton soutien-gorge, la caméra cadre au-dessus. Qu’est-ce qui a motivé ce choix-là ? Est-ce que c’est le réalisateur qui l’a choisi, ou toi ? Je ne me souviens plus si on les voit ou non dans L’Apollonide.

Dans L’Apollonide, je crois que oui. Il faut voir ce qui est demandé dans les scénarios en termes de nudité entre les garçons et les filles. Une fois sur deux, le personnage féminin se dénude. C’est réclamé par les scénarios, ce n’est pas moi qui vais proposer un truc pareil. Bon, je n’ai rien contre ça en soi. Mais en tant que système, érotisme facile à bon compte, éviter de prendre le risque d’être trop sulfureux tout en l’étant un peu quand même, c’est vrai que ça me soûle un peu.

Là, c’est le réalisateur qui a voulu cadrer au-dessus ?

C’est lui qui a fait ce choix-là.

Ce n’est pas toi qui as demandé.

J’ai demandé. Mais c’est lui qui a choisi.

Je ne comprends pas.

J’ai dit que je n’avais pas envie de faire ça. En même temps quand j’ai accepté le scénario, il comprenait cette scène, on ne m’a pas arnaquée. Alors, bon. Une fois face à la caméra, qu’est-ce que je fais ? Je suis censée travailler, faire mon boulot. Mais je ne suis pas à l’aise, parce que je n’ai pas envie de faire cette scène comme ça. Elie, au final, fait deux valeurs de plans, et il choisit la version super-soft.

Vous avez donc tourné les deux.

On a tourné les deux. Mais c’est important. Je faisais confiance à Elie, et je lui fais encore plus confiance maintenant. Le film est une très bonne mise en scène du scénario que j’ai lu. Donc je lui fais vraiment confiance sur ses choix. Qu’il ait choisi cette valeur de plan me conforte d’ailleurs dans cette confiance.

D’autant que c’est très joli, le dégrafage est suggéré par l’ombre du soutien-gorge qui passe sur le cou. C’est l’une des seules fois du film où j’ai eu l’impression d’un vrai effort de mise en scène.

Non, mais je comprends.

par Camille Brunel
mercredi 26 septembre 2012

Alyah Elie Wajeman

Scénario : Gaëlle Macé, Élie Wajeman

Avec : Pio Marmaï, Cédric Kahn, Adèle Haenel, Guillaume Gouix, Sarah Le Picard

Image : David Chizallet

Montage : François Quiquere

Productrice : Lola Gans

Production : Les Films Pelleas, 24 mai Production

Durée : 1h30mn. Sorti le 19 septembre 2012.

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