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Série Robert Mitchum

Toy Boy

Épisode 6

« Gifle-la pour de bon ». Otto Preminger s’adresse à Robert Mitchum lors du tournage d’un gros plan d’Angel Face (1952). Frank Jessups, l’ambulancier interprété par l’acteur, doit gifler Diane Tremayne (Jean Simmons) afin de mettre fin à la crise de nerfs de la jeune femme.

Mitchum a d’abord feint la gifle, mais Preminger n’est pas satisfait : en plan serré, la supercherie est visible. L’acteur s’exécute, et frappe de nouveau. « Encore » ordonne Preminger. Jean Simmons se redresse, la joue écarlate. « Encore ». L’actrice peine à retenir les larmes qui lui montent aux yeux. « Encore ». Mitchum la gifle à nouveau. « Encore ». Il se retourne alors vers Preminger. « Encore ? » Le réalisateur reçoit une claque, donnée avec la même force qu’il réclamait à l’instant.

Preminger demanda à ce que Mitchum soit remplacé. On lui répondit de finir le film au plus vite, avant que Jean Simmons décide de quitter le tournage.

Le geste de rébellion accompli par l’acteur est justement celui qui reste interdit à son personnage, captif du scénario imaginé par la dangereuse Diane. Jean Simmons, qui subit sur le tournage les directives du réalisateur à qui Howard Hugues avait promis, pour le convaincre d’accepter le projet, qu’il « serait comme Hitler », incarne en effet, dans la pure tradition du film noir, un personnage de femme manipulatrice, faisant jouer les différentes forces autour d’elle pour concourir au succès du plan qu’elle a échafaudé. Jessups, comme sous l’effet d’un enchantement maléfique, ne parvient pas à se détacher d’elle, alors même qu’il sait qu’elle l’attire vers sa perte. Mitchum est en terrain connu.

Il faut redire ce qui apparaît rétrospectivement comme une évidence : aucun autre acteur n’aurait pu incarner ainsi Frank Jessups ; son mélange de force et d’abandon, de smart guy à qui on ne la fait pas, et de sucker qui tombe dans le panneau. Le lymphatisme proverbial de l’acteur est à la fois ce qui fait le charme du personnage mais aussi sa faiblesse, puisqu’elle signale un caractère velléitaire. River of No Return, moins intéressant, ne gardera que le charme.

Pourquoi Preminger n’a-t-il pas engagé Dana Andrews, son acteur fétiche depuis Laura et Angel Face, pour le rôle de Jessups ? Pour des raisons extérieures au film sûrement : Andrews, qui quitte la MGM en 1952, se tourne vers le théâtre. Mais il est certain qu’il n’aurait pas convenu pour Angel Face.

Le jeu d’Andrews, un peu comme celui de Ryan, se construit sur une tension permanente. Dans un visage monolithique, seules ses pupilles ne cessent de bouger, de gauche à droite, de bas en haut, comme pour scruter tout ce qui aurait pu lui échapper. Lorsque Andrews se tait, dans Laura ou dans Mark Dixon détective, c’est toujours qu’il pense au prochain coup à calculer, à la prochaine action à accomplir. C’est une machine à faire plier l’adversaire.
Tout le contraire de Mitchum dans Angel Face : son inexpressivité, constante, n’est le signe d’aucune réflexion secrète mais active. Et lorsque Jessups se tait, c’est qu’il écoute tout bonnement ses interlocuteurs.

La caméra de Preminger semble aimantée par le visage d’Andrews : bien souvent, les derniers mouvements de caméra du plan s’approchent au plus près de l’acteur pour venir cadrer son visage de profil ou de face, ou bien c’est lui qui s’avance tout contre la caméra, qui fait alors le point sur son visage. Rien de tout cela pour Mitchum, à qui Preminger accorde soit les contrechamps classiques lors des dialogues – mais sans que leur durée puisse permettre à l’acteur de jouer au-delà de sa réplique –, soit, le plus souvent, des plans moyens avec ses interlocuteurs. Filmé par Preminger, Mitchum reste plat.

Entre les deux acteurs, c’est deux figures de l’homme du peuple selon le réalisateur que l’on peut discerner : le premier (Andrews) se distingue par sa volonté de fer, son mépris des classes supérieures corrompues, le second (le Mitchum d’Angel Face) se brûle les ailes à vouloir quitter trop vite son milieu, auquel il sent pourtant qu’il devrait rester fidèle. Le portrait sera nettement plus positif dans River of No Return, où Mitchum incarne les bonnes vieilles valeurs du pionnier : rude, courageux, protecteur envers la femme et l’enfant.

Un peu plus gras que dans ses films précédents, l’acteur se meut toujours lentement. Le film débute par l’arrivée dans le manoir des Tremayne de deux infirmiers dépêchés par les urgences pour soigner une malade, la belle-mère de Diane, victime d’empoisonnement au gaz. Tandis que le premier infirmier bondit hors de l’ambulance à peine celle-ci stoppée, et se précipite vers l’arrière pour sortir le matériel, Mitchum le rejoint dix bonnes secondes plus tard, en pressant le pas avec difficulté. La précipitation ne fait pas partie du répertoire de l’acteur. Il apparaît essentiellement comme une grande masse, qui baisse la tête – même lorsqu’il est assis – pour écouter les récriminations des autres personnages ou attendre leurs décisions. Ou alors il les suit en se dandinant les mains dans les poches.

Ce statisme appuyé, typique de Mitchum, s’accompagne ici d’une impossibilité pour le personnage à tenir ses résolutions. Jessups, partagé entre deux femmes qui s’intéressent à lui, est une vrai girouette. C’est cette indécision chronique qui permet à Billy, le collègue infirmier de Franck, pourtant particulièrement laid, de lui ravir sa fiancée, que la difficulté à rompre définitivement avec Diane commence à agacer.

Ce n’est pas Franck qui embrasse Diane pour la première fois, mais elle qui, après s’être légèrement déplacée de manière à le surplomber, vient coller ses lèvres aux siennes. Un peu plus tard dans le film, lors du baiser qui scelle leur réconciliation, elle enlace le cou de Franck, et on a presque l’impression qu’elle le force à baisser la tête vers elle. C’est bien Mitchum qui, loin de tout de geste séducteur, s’abandonne à une Jean Simmons retrouvant l’aura prédatrice de La Féline.

La scène de la gifle, qui inaugure la rencontre entre les deux amants, joue déjà de cette ambiguïté entre la puissance physique du personnage et sa vulnérabilité face à la séduction de Diane. Le premier gros plan sur le visage de Jean Simmons est précisément celui où, meurtri, il vient d’être frappé par Jessups. L’actrice, en légère contre-plongée, fixe alors intensément le visage du nouvel arrivant dans une expression où la colère succède à la surprise.
Le contrechamp qui suit sur le visage de Mitchum, le montre qui reçoit, avec bonhomie et humour, la gifle que lui donne Diane en retour. Hésitant entre timidité et amusement, celle-ci s’excuse ensuite comme une petite fille.

La connaissance rétrospective du reste du film confère à ces premiers regards de Diane le même pouvoir que celui de Méduse. Mitchum n’est pas changé en pierre mais, dans le contrechamp de ses yeux étincelants, il devient déjà un objet de désir. Derrière ce visage d’ange qui donne son titre au film, Diane tombe amoureuse, identifie sa proie, lance son premier maléfice. Sa faiblesse, revendiquée, est son arme. Jessups, sous ses dehors de costaud bonasse, qui donne et reçoit paternellement des gifles, révèlera au contraire – sauf à la fin, mais il sera trop tard – son incapacité à résister aux volontés de sa séductrice, obsédée jusqu’à la folie par la possession de cette poupée de luxe, modèle armoire à glace prolétaire et flegmatique.

par Pierre Commault
vendredi 28 septembre 2012