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© Laura Pertuy

Entretien avec Jonathan Caouette

Jonathan Caouette était l’invité du premier Festival international du film indépendant de Bordeaux. Choix judicieux à au moins deux titres : la filmographie du réalisateur new yorkais est un modèle d’indépendance, et lui-même n’est pas avare de commentaires sur son œuvre.

Comment te sens-tu à Bordeaux ?

Je suis dans un état de constante fatigue ! J’étais à Houston, j’ai pris l’avion jusqu’à New York où j’ai attendu cinq heures, puis le vol de Paris et je suis allé immédiatement à la gare pour attraper le train vers Bordeaux. Mais j’adore ce festival, il est dans mon top 5. Tout le monde est sympathique, les fêtes sont très cools. C’est un travail très solide pour un festival organisé par des gens jeunes, de 30 ans voire moins. C’est cool de faire partie de quelque chose qui commence, et qui comptera.

Les films de la compétition ne sont pas sans rapport avec les tiens.

Ah oui ? Malheureusement, les seuls films que j’ai vus ici, ce sont des bouts des miens. Mais les organisateurs ont été assez gentils pour me proposer de programmer un film ; j’ai choisi Trois femmes de Robert Altman, un de mes préférés. Occasion pour moi de le voir pour la première fois en copie 35mm.

En parlant de pellicule, comment se fait-il que tu aies eu une Super 8 (ta première caméra) lorsque tu étais enfant ? Que voulais-tu en faire ?

J’ai demandé à mon grand père de me l’offrir. A l’époque, il y avait des caméras dans les petits magasins de matériel électronique. Depuis l’âge de 4 ou 5 ans, j’ai pensé que je voulais faire des films. Avant d’avoir ma caméra, j’allais parfois au cinéma avec mes grands parents. J’enregistrais le son du film en douce avec un dictaphone, et quand je rentrais chez moi, je dessinais pendant des heures des scènes pour accompagner la bande audio ; j’en ai peut être 500 ou 600 pages. Je me distrayais comme ça, je faisais des films dans ma tête et je me parlais beaucoup. J’ai dû paraître fou à jouer des rôles toute la journée. Au bout d’un moment, j’ai demandé cette Super 8. J’étais influencé par ces films d’horreur psychédéliques bizarres et effrayants qui passaient tard le soir à la télé. J’ai donc commencé par des imitations de films d’horreur, vers 10 ou 11 ans. Les caméras VHS existaient déjà, mais avec la Super 8 c’était de vrais films, de la pellicule, la chose la plus proche de ce que je voyais au cinéma. Je faisais déjà une différence esthétique entre la pellicule et la vidéo.

Tu étais donc un enfant cinéphile ?

Je faisais partie du programme Big Brother qui aidait les enfants de familles à problèmes. J’ai eu la chance de rencontrer Jeff Miller, qui travaillait au Houston Chronicle, et qui m’emmenait voir des films. C’est lui aussi qui m’a permis d’acheter une caméra vidéo, que j’ai utilisée avant de revenir plus tard au Super 8 ; mais la VHS était plus facile, et moins chère. Je faisais donc des imitations de films, et rétrospectivement je m’aperçois que je ne faisais qu’imiter les membres de ma famille. Puis j’ai découvert les films de Paul Morrissey, John Waters et Alejandro Jodorowsky, qui ont déplacé mon amour pour les films d’horreur vers ce genre de cinéma. Avec ma caméra vidéo, j’ai donc commencé à imiter le style de Paul Morrissey, et j’ai continué pendant longtemps. Filmer ma famille est vite devenu une urgence ; ma caméra était une arme, ou un bouclier, quelque chose qui donnait du sens au réel. Elle est devenue un témoin. C’est bizarre de parler comme ça aujourd’hui, où tout le monde filme en permanence.

Quand l’idée de faire un film à partir de ce que tu avais filmé est-elle apparue ?

Je pense que j’ai commencé à faire un film avec ce matériau depuis toujours. Mais l’aboutissement concret de Tarnation est le résultat de la combinaison d’une infinité de coïncidences. Des gens me disaient : « quel que soit le résultat, il faut que tu finisses le film pour tel festival dont la deadline approche. » Je crois que j’avais besoin de ce coup de pied au cul pour faire quelque chose de ces images que je brassais toute la journée. Mais bien sûr, au départ, je ne faisais pas ça pour aller à Cannes. Je n’avais pas prémédité d’être un réalisateur reconnu. C’était quelque chose de très privé, des projets artistiques personnels. Je me doutais qu’à New York, où je vivais, ils pouvaient trouver un certain public. Mais je ne pouvais pas deviner que John Cameron Mitchell allait produire mon film. C’était il y a neuf ans et ma vie a totalement changé.

J’ai lu que Tarnation tirait son nom de Tarantino, dont il est l’anagramme.

J’ai lu ça aussi. C’est une anagramme en effet, mais aucun rapport ! C’est un mot qui existe, un vieux mot du sud des Etats-Unis pour « enfer ». C’était aussi le nom d’un de mes groupes préférés.

Combien d’heures de films as-tu accumulées au cours de ta vie ?

Sur toute une vie, pas tant que ça ; je dirais 3 000 heures. Mais je n’ai pas encore tout numérisé. Il m’a fallu trois semaines et demi pour faire Tarnation, alors qu’il m’a fallu trois ans pour faire Walk Away Renée, à cause de la façon étrange dont a évolué la technologie. J’ai monté Walk Away Renée sur Final Cut Pro et Tarnation sur iMovie ; j’importais les vidéos directement sur ce logiciel très primitif. Émotionnellement et technologiquement, Tarnation a été une expérience très bizarre.

Est-ce que tes souvenirs se confondent avec toutes les images que tu as produites sur ta vie ?

Non, je ne crois pas, bien que ça puisse arriver. Tu as peut-être déjà vécu cette expérience, qui arrive surtout aux vieilles personnes mais qui m’est arrivée quand j’étais enfant : tu rêves de quelque chose, et en te rappelant le rêve tu ne sais pas si c’était vraiment un rêve ou quelque chose de réel. Je pense que mon rapport aux images de ma vie peut parfois se rapprocher de cette expérience.

Racontes-tu l’histoire d’une certaine Amérique, au-delà de ton histoire propre ?

Oui, celle de mon Amérique, le sud. C’est un monde qui me fascine. Si je pouvais réécrire mon passé, le situer ailleurs et en changer le scénario, je crois que je ne changerais rien. J’aime venir de là d’où je viens. Et avoir vécu ce que j’ai vécu fait apprécier tout ce qui vient après…

Ton court métrage All Flowers in Time (grand prix de l’Étrange festival en 2010) est très influencé par Lynch.

Tout à fait. Je ne l’ai jamais rencontré mais j’adore son œuvre.

Il influencera aussi ton premier long métrage de fiction ?

Je suis en train de l’écrire. J’ai vraiment envie de raconter une histoire comme jamais cela n’a été fait, quelque chose qui induit une esthétique et des motifs jamais vus. Je ne pense pas que ce soit possible mais c’est mon état d’esprit pour aborder cette fiction. Pour l’instant c’est plutôt une peinture abstraite, et c’est dur à mettre en mots. Mais je travaille sur deux choses actuellement ; l’une est un documentaire sur l’un de mes musiciens favoris (je ne préfère pas dire qui pour l’instant), l’autre est ce long métrage de fiction. Mais ça ne veut pas dire que ce seront mes deux prochains films.

Filmes-tu toujours Renée ? J’ai remarqué que tu filmais tout le temps, même ici, à Bordeaux ; est-ce pour te réserver la possibilité de faire un nouveau film avec ta vie comme matière première ?

Non, je ne filme plus Renée. Je filme ici, mais sinon j’ai un peu arrêté. Je pourrais dire : « non, je ne veux plus faire de film sur ma vie », pour mettre un terme définitif à Tarnation ; mais comment savoir ? Avec la caméra, j’essaye simplement de suspendre les moments que je vis.

Ce n’est pas toujours toi qui tiens la caméra.

Non, et je suis mal à l’aise quand c’est quelqu’un d’autre. Faire Walk Away Renée était très inconfortable, et je ne pense pas refaire un film comme ça, avec d’autres gens qui nous filment. On perd quelque chose d’intime par moments. Ma mère était très naturelle, mais pas moi, paradoxalement.

Dans Tarnation, Renée dit à un moment qu’elle ne veut pas être filmée ; comment a-t-elle accepté Walk away Renée ? A-t-elle vu les films ?

Bien sûr, elle les a vus et elle les aime beaucoup. C’est même elle qui voulait faire Walk Away Renée. La petite partie d’elle d’avant tous ses problèmes qui a survécu aime que son histoire soit connue.

Appartiens-tu à une famille de cinéastes ? Gus Van Sant et John Cameron Mitchell ont eu un rôle direct sur la production de tes films.

Je suppose ; je fais partie du même monde. Depuis deux ans, je suis surtout en communication avec Agnès b. Je pense que nous avons, ces réalisateurs et moi, un imaginaire assez semblable. On aime les histoires de gens brisés qui soient aussi des histoires pleines de beauté.

par Louis Séguin
jeudi 11 octobre 2012

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