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Savages  de Oliver Stone

Autodafé #1

7.1

Ce n’est pas la première fois qu’Oliver Stone semble délibérément mettre toutes les chances de son côté pour donner l’impression à son public de regarder un navet. Souvenez-vous de l’apparition de la vierge dans World Trade Center. Des pompes 80’s de Vangélis sur Alexandre. Savages fonctionne ainsi. Deux dealers défendent leur commerce face à un cartel mexicain envieux. Ils sont beaux, il fait soleil. Les scènes d’actions pétaradent et brillent. On jouit. Stone, également scénariste, ne cherche en aucun cas à innover, traçant lui-même les chemins balisés où promener sa réalisation. Benicio del Toro, loup-garou de pleine Lune, fait du Benicio del Toro ; Salma Hayek surjoue son emploi habituel de Mexicaine en colère. Image, rythme, musique, tout concourt à entériner cette impression tenace de faire face à un canular. Si Stone mime la nullité, c’est encore et toujours pour effectuer la critique d’un système depuis l’intérieur de celui-ci : le style MTV de L’Enfer du dimanche, feuilleton cheap de World Trade Center, hyper-hollywoodien de Savages. Et toujours, bien-sûr, secrètement, pour en profiter un peu quand même, sans jamais se départir de l’énergie de la subversion. S’il souligne que son film n’est qu’un film – avec le vieux truc de la double-fin, qui ramène le récit à son artificialité, la fiction à sa vanité – c’est pour attaquer avec panache la médiocrité de ses personnages et de leurs actes. Ses présidents – Nixon, JFK, W., finissaient d’ailleurs tous médiocres. C’est un peu masochiste, oui. Comme de se nourrir de l’argent des studios qui servent le système qu’il attaque, argent littéralement détourné par Stone, en bon gangster : en témoigne la désinvolture avec laquelle il fait de la violence un plaisir coupable, de ses personnages des figurines trop parfaites pour être vraies (Taylor Kitsch en tête, tout droit sorti de Battleship). Au cœur du système, autant être fou. Ou ne pas l’être. Tant pis pour Ophélie, ce spectateur en quête de vérité. Ophélie ? Mais oui, l’héroïne d’Hamlet et celle de Savages, qui finit noyée chez Shakespeare et immergée chez Stone. Noyée parce qu’elle ne sait pas si son amant est sincère ou non lorsqu’il feint la folie. Immergée parce qu’elle ne sait pas si le réalisateur est sincère ou non lorsqu’il feint le mauvais film.

Cette façon d’égarer le public dans les rideaux de fumée du spectacle facile est assez précieuse. Où s’arrête la démagogie, commence la création artistique, quand l’auteur cesse de chercher à se faire comprendre et avance sans se retourner pour s’assurer que le public suit. D’où, Colin Farrell blond dans Alexandre. D’où, Benicio del Toro et Salma Hayek dans des clichés de mexicains dans Savages. Si vous trouvez cela grotesque, c’est que vous ne regardez pas où il faut. Sous ses airs benêts, Savages fait le portrait inhabituel d’un idéalisme qui consiste à rêver d’un monde pacifié où les gens discutent et parviennent à se comprendre plutôt que de s’entretuer. Ce désir de pacification plombé par la violence sous-tendait déjà Alexandre – dont le director’s cut gagnerait, vraiment, à être découvert. On est plus proches ici du peplum de Stone que de sa trilogie sur les années en W (World Trade Center, W., Wall Street 2). Celui-ci prend l’air, sort des décombres – des Tours Jumelles, de l’ère Bush, de l’économie – et retrouve ses vraies amours, les thèmes qu’il avait abandonnés avec la déception de son biopic en costumes. Ben et Chon, dealers californiens, sont ces Alexandre et Héphaïstion modernes, tandis qu’Ophélie a quelque chose de Roxane, exclue des relations homosexuelles entre hommes – une bromance secrète. Il faut voir Ben (le londonien Aaron Johnson, vu dans Kick Ass) vouloir à toute force régler ses problèmes avec le cartel mexicain en souriant, en parlementant. Comme l’empereur macédonien confronté à la cruauté et à l’égoïsme de ses ministres, il implante des écoles, apporte de l’eau, partout où il le peut sur Terre, en dépit des gangsters et des officiers ripoux. Il faut voir aussi la matrone, Salma Hayek, inviter à sa table son otage (Blake Lively, plutôt bien domptée) pour lui faire la conversation. Plusieurs fois les personnages cherchent à se débarrasser de la sauvagerie de la civilisation actuelle pour en retrouver une autre, archaïque, qui est celle des conquérants de l’Antiquité : une époque où la civilisation se trouvait à un point d’équilibre apparemment convenable entre la sauvagerie de l’état de nature, et la sauvagerie culturelle, celle qui se nourrit de caméras numériques et de drogues artificielles. Cela explique cette tendance de Stone à faire de ses héros des bêtes sauvages : hénaurme insert du lion en cage lors de l’entrée d’Alexandre à Babylone, ruades du roi derrière la cage de ses phalanges hérissées de piques ; Del Toro rôdant derrière le grillage qui le sépare de sa petite WASP captive, Hayek dévorant une cuisse de poulet comme une hyène. La sauvagerie a changé de camp : si l’homme pouvait redevenir un loup pour l’homme, ce serait un grand pas en avant, car le loup est désormais plus civilisé que l’homme. On n’est pas très loin d’Herzog : de la sauvagerie comme tout ce qui reste de réel dans le monde actuel. Lorsque le sang gicle sur le visage de Ben, il imprime sur ses traits le même maquillage tribal que le sang du taureau sur le visage d’Alexandre ; ce maquillage est encore celui de la crème antiride que s’étale Salma Hayek sur le visage comme une peinture de guerre. Le plaisir est là d’en revenir à l’archaïque et d’espérer, peut-être, passer du sauvage au bon sauvage, cette idée de l’homme à l’état de nature qui, pour Stone, revient à rendre leur virginité aux clichés. Rejoindre le cinéma à l’état de nature, ce serait alors faire un film de dealers comme si personne n’en avait jamais vu. Filmer un hold-up comme une attaque de diligence mâtinée d’une scène de guerre, se ménager une scène de suspense gratuite avec une simple sirène de police : faire preuve, enfin, d’un vrai bonheur de tourner qui est tout ce qui suffit à échapper au cinéma-culture.

Dans Savages, il est toujours question d’avoir un coup d’avance. Ben, l’idéaliste, est toujours à la bourre. L’officier corrompu incarné par Travolta, le double. Chon, un peu cynique, vante les vertus de cette philosophie : pour survivre, il faut accepter de son vivant que l’on est déjà mort. Un coup d’avance. Ne voir dans Savages qu’un film hollywoodien, ou pire, une apologie de la violence, c’est avoir un coup de retard, peut-être deux.

par Camille Brunel
vendredi 12 octobre 2012

Savages Oliver Stone

États-Unis ,  2012

Avec : Taylor Kitsch (Chon) ; Aaron Taylor-Johnson (Ben) ; Blake Lively (O) ; Benicio Del Toro (Lado) ; Salma Hayek (Elena) ; John Travolta (Dennis) ; Emile Hirsch (Spin) ; Demian Bichir (Alex).

Durée : 2h10mn.

Sortie : 26 septembre 2012.

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