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Dans la maison  de François Ozon

Autodafé #2

3.9

Dans la maison raconte l’histoire d’un professeur de lettres (Luchini) amouraché malgré lui de Claude, élève surdoué et sulfureux (Ernst Umhauer, insupportable réincarnation du blondinet des Choristes). Tout baigne dans les violons. On est ici à l’extrême inverse du cinéma-nature de Stone. Les lions ont disparu : retour dans le parc du cinéma culturel et cultivé. Luchini, chat d’appartement, fait du Luchini, cite des écrivains à tour de bras. Kristin Scott Thomas surjoue son emploi habituel d’Anglaise guindée – elle tenait déjà une galerie d’art dans Seuls Two. Ozon, comme Stone toujours, est son propre scénariste.

Un lycéen au talent, au style et à l’imagination très limités décrit, dans ses rédactions, la vie privée d’une famille de classe moyenne, celle de l’un de ses camarades, et donne à lire ses copies à son professeur (Luchini), qui finit addict. Pain béni pour le réalisateur en mal de profondeur : on ne sait jamais si la scène de famille que l’on voit correspond à la réalité, ou à la réalité retouchée par le jeune homme. La mise en abyme est amusante au début, quand la voix off du narrateur empiète sur les répliques des acteurs. Sauf que c’est de la triche : éviter les clichés en se proposant de les analyser un par un, ce n’est pas les éviter. Vous l’aurez compris : on est ici dans l’un de ces films masochistes où le réalisateur compte emmener le public au-delà des clichés qu’il se met lui-même dans les pattes.

Situer le film de François Ozon dans le milieu de l’éducation nationale, centre névralgique de tous les clichés au cinéma – qu’on y projette, qu’on y enseigne parfois, qu’Ozon reproduit furieusement – participe aussi de ce masochisme. Ozon se moque en effet du réalisme. Que ses professeurs répondent tous d’un air enjoué aux questions du proviseur, que les élèves portent tous l’uniforme, que les cours durent cinq minutes et qu’un professeur quitte sa salle en laissant sa mallette grande ouverte sur le bureau : peu importe. Tapi dans son carré littéraire de profs métaphoriques, Dans la maison est obsédé par les clichés de bout en bout. Ses personnages ne pensent qu’en étiquettes. Luchini interroge son apprenti mignon : que veux-tu écrire ? Une critique de la classe moyenne ? Un roman à l’eau de rose ? Un bildungsroman ? Et que critiques-tu au juste ? L’initiation à l’écriture ressemble à une initiation à la docilité. Comme s’il y avait déjà une formule toute faite pour tout désigner, une recette pour écrire, détenue bien-sûr par un prof de lettres. À l’instar de sa femme galeriste, ou de n’importe quel journaliste prisonnier du nombre de lignes qu’il doit pondre, le professeur est ici un maître en matière de baratin et peut résumer une œuvre en quelques formules, décrire sa pensée en deux phrases, analyser vite, analyser clairement – donner l’illusion au jeune poète qu’il ne peut pas surprendre, mais qu’il doit écrire quand même. L’objectif de Dans la maison est d’arriver à faire un film avec des clichés, de surprendre malgré eux. Sauf que, handicapé par son désir de produire le parfait pack pédagogique à destination d’élèves qui, s’ils connaissent les clichés, auront déjà progressé – ce cynisme-là n’est pas loin – le film échoue. En imaginant deux lesbiennes amoureuses au balcon d’une fenêtre, le jeune poète n’étonne vraiment personne – surtout après son numéro de Bel-Ami séducteur de MILF’s. Pas plus qu’il ne délaisse l’uniforme, Claude ne quitte jamais l’uniformisation des clichés.

Dans la maison reste ainsi au niveau de l’énième adaptation du Lagarde & Michard où la littérature est une langue morte, figée dans sa caricature – quand Honoré adapte La Princesse de Clèves en tournant La Belle Personne, au moins, il prend des risques. Le film est adapté d’un dramaturge espagnol, Juan Mayorga, mais on se croirait chez Amélie Nothomb. Le prof incarné par Luchini se garde bien de proposer la moindre interprétation iconoclaste des écrivains évoqués – et le name dropping tourne à pleins tubes. Flaubert et Dostoïevski sont géniaux, La Fontaine a écrit Le chêne et le roseau. Kafka est torturé. Plus tard, on s’assomme à coups de Voyage au bout de la nuit parce que vraiment, tout est si noir (ce que raconte le livre, qui s’en soucie ?) et on finit sur un clin d’œil à Perec – un immeuble dont chaque appartement renferme une histoire, on fait simple, explicable aux élèves ; puis l’image se referme comme un livre. Le film se déroule d’ailleurs en 2005, comme le laisse à penser une affiche de Match Point au cinéma. On peut déduire plusieurs choses de cette référence à l’un des meilleurs films de Woody Allen. D’abord la paresse scénaristique qui consiste à situer un film de jeunes avant Facebook. Ensuite, la prétention de vouloir se mesurer à l’autre histoire de parvenu qu’est Match Point. Manque de chance, Dans la maison a moins à voir avec Match Point qu’avec To Rome with Love. C’est-à-dire avec le Woody fatigué. Le finale sur une fenêtre d’appartement est le même. Allen et Ozon n’ont pas grand-chose de plus à proclamer que la multiplicité des histoires possibles. Dans la maison se veut longtemps profond et s’avoue vaincu, reconnaît n’avoir rien d’autre à dire, au dernier moment. Ne reste que ce que les professeurs pourront expliquer aux élèves – comme si on n’empruntait à Molière que ce que les collégiens peuvent en comprendre. Faisons simple. Luchini finit fou et regarde les fenêtres à la Perec. Il invente une histoire, l’air las, tandis qu’à côté de lui le jeune homme continue sa masturbation imaginaire. Luchini apparaît alors tel qu’il a été pendant tout le film, spectateur blasé de sa propre histoire, continuée sans entrain. Il s’en doute : ce n’est pas en restant scolaire qu’on devient classique.

Le film a en effet l’intuition de ses défauts. Le personnage de Luchini se moque des critiques d’art contemporain : « les mots peuvent servir aussi à ça », déplore-t-il, visant les mots vides de sens, employés pour la pose et combler le vide – ceux que l’on répète sans réfléchir. Le cinéma peut aussi servir à ça, en effet. Dans la maison, comme Savages, ne serait alors pas un mauvais film, mais la représentation d’un mauvais film : la représentation de ce qui arrive quand un auteur manque d’imagination. Tous les signes sont présents pour que l’on puisse conclure que tout ce qui a été filmé, du début à la fin, n’est que le fruit d’un ennui adolescent, nourri par une vague libido transgressive envers un professeur. Ozon épargne au spectateur ce twist final, mais ne manque pas de le suggérer : quand Kristin Scott Thomas s’interroge : « suis-je un personnage de fiction ? », il faudrait que le spectateur malin se le demande aussi. Yolande Moreau incarne des jumelles, le personnage de Luchini s’appelle Germain Germain. La musique copie celle de Philip Glass pour The Hours, film de Stephen Daldry dans lequel l’histoire d’un écrivain et celle de ses personnages s’entrecroisent. C’est lourd. Pareille mise en abyme rappelle, point par point, Après mai d’Assayas : on y trouvait déjà une version ado du réalisateur, en pleine émulation créatrice dopée au dilemme entre statut d’artiste et désir de se rapprocher du peuple. Le raisonnement sur l’art est le même, et le rapport à l’art en général. Cette superposition des films ne témoigne peut-être de rien d’autre que d’un terrible manque d’imagination et de courage, vouant les films au repli narcissique, très bien représenté par le jeune homme d’Ozon qui ne peut pas inventer ses histoires, seulement les vivre. Le scénariste/réalisateur passe son temps à suggérer que son film est nul à coups de scènes parodiques, délibérément mal jouées parce qu’elles correspondent aux paragraphes les moins inspirés du narrateur. Le jeune poète a l’air de constamment poser pour une photo de profil Facebook – peut-être parce qu’Ozon le lui a demandé. Cependant, on avait déjà été tenté de le dire au moment d’Au cas où je n’aurais pas la palme d’or, film-nombril français de Renaud Cohen sorti cet été : il ne suffit pas de dire qu’on est nul pour se préserver de l’être pour de bon.

*

Dans la salle du Grand Rex où est projetée l’avant-première, 2000 professeurs, minimum. Debout devant l’écran, Fabrice Luchini lui-même ne sait plus s’il doit dire ce qu’il pense ou jouer le jeu du film pédagogisant – on ne distribue pas des brochures de presse de Dans la maison, mais des livrets pédagogiques, dans lesquels les activités proposées n’invitent pas à réfléchir sur le film mais à imiter la manière dont les personnages réfléchissent, l’équivalent du masque Tintin distribué à l’avant-première du film de Spielberg. Surprise : Luchini se lance dans son numéro habituel de logorrhée comique et se plante, magnifiquement. « Ce film ne parle pas de la réalité du corps enseignant. Mon personnage n’est pas réaliste. Ne soyez pas littéraux, ne voyez pas dans ce professeur un archétype du professeur actuel. Il n’est qu’un personnage inventé, un outil de scénario. » Et puis, surtout : « Ne soyez pas Télérama. Ne soyez pas premier degré. » Rires. Le projecteur du Grand Rex s’allume, le logo de l’hebdomadaire recouvre l’écran.

« UN EVENEMENT TELERAMA ».

par Camille Brunel
vendredi 12 octobre 2012

Dans la maison François Ozon

France ,  2012

Avec : Fabrice Luchini (Germain) ; Ernst Umhauer (Claude) ; Kristin Scott Thomas (Jeanne) ; Emmanuelle Seigner (Esther).

Durée : 1h45mn.

Sortie : 10 octobre 2012.

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