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Dans la maison  de François Ozon

...des Jeunes et de la Culture

3.9

En guise d’introduction à l’univers lycéen qui constitue la trame de fond du film, Ozon dispense deux plans tape-à-l’œil, sans que l’on sache s’il s’agit d’une parodie, d’un exercice de style abrupt ou d’autre chose : plan fixe d’abord, montrant la cour vide du lycée se remplir en accéléré de tous ses élèves. Immédiatement après, l’écran est entièrement occupé par un trombinoscope géant, faisant défiler lui aussi à toute allure des centaines, des milliers de visages de lycéens en uniforme. Serait-ce le clip de promotion d’une université américaine ? Une pub pour Apple ? Avec Ozon, on marche sur des œufs, mieux vaut s’attendre à une pirouette. Pourtant non, il semble que tout ce que ces plans disent finalement, c’est que parmi tous ces jeunes gens normalisés se cache un génie. Un Rimbaud. Le style clipesque de ce début ne trouvera aucun écho par la suite. Et en fait de Rimbaud, c’est Claude Garcia (Ernst Umhauer) qu’on nous sert. Le blondinet bluffe par ses rédactions son prof de français Germain Germain (Fabrice Luchini), lequel décide, d’abord pour tromper l’ennui puis pour vivre par procuration, d’aider le jeune écrivain dans ses tâches littéraires. Problème : Claude n’arrive et ne veut écrire que lorsqu’il se rend dans la maison d’un de ses condisciples. C’est là qu’il trouve son sujet d’inspiration favori, le mode de vie d’une famille normale (lui-même vient d’un milieu « à problèmes », on l’apprendra par un détour torché). Normalité étant ici synonyme de médiocrité.

Dans la maison avance donc sur deux rails : le premier, celui de la forme, est le plus intéressant. Les scènes situées dans la maison ne sont authentifiées que par la plume Claude, le jeune écrivain, ce qui conduit à des ajustements factuels en fonction des ajustements stylistiques. Le petit jeu de dupe est amusant, notamment lorsqu’il intègre le conseiller littéraire (le prof Luchini) dans la maison, commentant avec son disciple le choix des scènes. Enième variation autour des Liaisons dangereuses (feat. Théorème), le manège des manipulations en chaîne de Dans la maison éclate à la face du manipulateur initial. Car Germain Germain (Luchini) a beau être malin, le piège se referme sur lui ; l’arroseur arrosé, tel est pris qui croyait prendre, etc. C’est qu’au dessus de lui, il y a Ozon, qui fait de chaque personnage une marionnette, vêtu de son seul ridicule. C’était déjà le cas dans Huit femmes et Swimming Pool, dont Ludivine Sagnier (diablotin au visage d’ange, comme Ernst Umhauer) interprétait l’arrosoir.

Le deuxième rail, nettement plus problématique, conduit Dans la maison sur le terrain de la valeur culturelle. La famille « Rapha », qui sert de laboratoire littéraire à Claude et son prof est censée incarner la normalité. Le père et son fils n’aiment que le basket, la mère s’ennuie en feuilletant un catalogue Ikéa, tout imprégnée de son odeur « caractéristique des femmes de la classe moyenne » (c’est l’observation qui hisse le jeune héros au rang de génie littéraire). Pour l’occasion, la mise en scène d’Ozon est aplanie, normalisée elle aussi. L’image est grise, le décor est celui d’une banlieue pavillonnaire anonymée, qu’aucun folklore local ne colore (on pourrait être aussi bien aux Etats-Unis qu’en Corée). Ozon veut faire croire que le film interroge la position de voyeur de chaque spectateur. Nous mêmes, ne méprisons-nous pas cette famille Rapha ? Ne la trouvons-nous pas vulgaire hors de proportion ? Cela serait sûrement le cas, si cet échantillon qui sert la démonstration ne ressemblait pas tant aux beaufs vus par les films beaufs. Il n’y a qu’à voir le traitement réservé à l’art contemporain (dont fait commerce la femme du prof, incarnée par Kristin Scott Thomas) pour se rendre compte que l’horizon culturel, ici, est borné. Pour brasser plus large, Dans la maison n’accorde un crédit de principe qu’à la culture avec un grand C, sans doute celle des manuels scolaires que manipule Germain Germain.

Le mal qui ronge Dans la maison est donc de souche publicitaire. Le film s’adresse à un cœur de cible, objet marketé sans le savoir (présomption d’innocence) : CSP +, bien sûr, mais pas plus. Spectre socio-idéologique assez vague, public qui va de France Inter à Télérama. C’était déjà le cas de Potiche, qui citait ad nauseam les saillies les plus célèbres du choc des titans Ségo/Sarko (avec trois ans de retard), clins d’œil gros comme des coups de coude. Ici, le pompon est subtilement arraché quand Kristin Scott Thomas assomme son Luchini de mari à l’aide de Voyage au bout de la nuit. On peut avoir de l’humour, même quand on a de la culture. Etrangement, c’est dans ces moments les moins raffinés que le film entraine une certaine jouissance. Il suffit pour cela qu’Ozon consomme franchement la rupture avec le suspens en trompe-l’œil de son scénario, et patauge allégrement dans l’humour noir et de mauvais goût. Mais chacune de ces audaces coûte très cher, et se paye en dizaines de minutes de sous régime décomplexé.

Le premier long métrage d’Ozon, Sitcom, était lui aussi confiné dans une maison. L’élément allogène était alors un rat, au contact duquel tous les membres de la famille bourgeoise se livraient peu à peu à une grande orgie incestueuse. Même théâtre de marionnettes, effets opposés. Sitcom riait grassement (quoiqu’en grinçant des dents) de ses propres aberrations, et s’accompagnait d’une critique sans grande portée de la bourgeoisie. Dans la maison quitte le rire franc en faisant son beurre de la petite bourgeoisie demeurée. De ce commerce revanchard, il y a peu à récolter ; tout au plus un sourire pincé.

par Louis Séguin
vendredi 12 octobre 2012

Dans la maison François Ozon

France ,  2012

Avec : Fabrice Luchini (Germain) ; Ernst Umhauer (Claude) ; Kristin Scott Thomas (Jeanne) ; Emmanuelle Seigner (Esther).

Durée : 1h45mn.

Sortie : 10 octobre 2012.

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