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God Bless America  de Bobcat Goldthwait

Autodafé #3

Hymne à l’imagination et au massage des mains

8.3

« Rape me »
Kurt Cobain

Un vétéran et une lycéenne décident de buter ce que l’Amérique produit de plus con : ses téléspectateurs, ses égoïstes, ses rednecks, ses hipsters, ses spring-breakers… L’Amérique ? Pas seulement. L’Amérique n’a pas le monopole de la bêtise (voir Reality, de Matteo Garrone, pour s’en convaincre). Frank et Roxy cherchent à fuir la civilisation et, ironiquement, rêvent de France, ce pays médiéval qui déteste les États Unis et où l’on ne se douche jamais. La question de l’humour et du sérieux chez Bobcat Goldthwait peut sembler délicate. Faut-il prendre au sérieux sa violence, et la lui reprocher ? Ou prendre au sérieux ses diatribes contre l’humanité contemporaine, et féliciter sa justesse ? Lui reprocher de rabaisser ses personnages à la hauteur de ceux qu’ils prétendent attaquer, cependant, c’est précisément reproduire la bêtise qu’il attaque, celle qui consiste à n’être capable que de répéter des phrases toutes faites, des idées prémâchées (« ils sont contre la peine de mort, mais ce sont des meurtriers, donc ils se rabaissent au niveau de leurs cibles ! »). Goldthwait a miné le terrain du spectateur qui penserait s’aventurer dans les marécages de ce constat-là. C’est justement parce qu’ils savent déjà ce qu’on leur reprochera que Frank et Roxy décident de mettre les pieds dans le plat : leur quête consiste à mettre les critiques face à la vanité de leurs idées, à leur stérilité. Ce que formulent ces nouveaux Bonnie & Clyde, c’est un rêve de pragmatisme : être plutôt que de ne pas être, et un imperatif des situationnistes : agis. Ils se font boucs émissaires, victimes sacrificielles dont le corps abattu en direct clame la nécessité du passage à l’acte. Agir n’est pas tuer, bien idiot celui qui confondrait les deux. Les personnages sont violents et le savent, ce qui les fatigue, c’est d’imaginer qu’on puisse leur reprocher d’être violents et, sous prétexte de les avoir étiquetés, cesser de se poser de vraies questions.

Après leur tuerie dans un cinéma – guettez le piège finement tendu qui consiste à donner envie de penser à la tuerie d’Aurora –, nos deux héros sont particulièrement désespérés de constater qu’on blâme le documentaire sur la guerre alors projeté, avant d’être soulagés lorsqu’une rescapée explique qu’ils ont tué quatre jeunes gens parce que ces derniers étaient impolis. La violence meurtrière n’est qu’un symptôme, chéri par la télé parce qu’il permet d’étendre la peur. Et puisque ce n’est pas le mal en soi, Frank et Roxy peuvent y recourir sans devenir aussi vils que leurs victimes. God Bless America ne flingue que ça : la façon qu’ont les médias de tout définir à une vitesse folle, à tout les niveaux – niveau une de Libération (qui demandait sérieusement si The Dark Knight Rises n’était pas responsable de la tuerie d’Aurora) comme niveau cour de lycée – et de passer à autre chose. God Bless America tend les bâtons pour se faire battre – cela fait sa force et son invulnérabilité. Le film ne prend pas seulement le risque de déplaire, il cherche explicitement à se faire détester, en s’ouvrant sur une scène fantasmée dans laquelle le héros tue un bébé hurleur au fusil à pompe – hors-champ, mais la mère finit quand même recouverte de sang. Si vous êtes venu pour vous indigner contre ça, sortez. Si vous êtes capable de rester malgré cela, alors vous avez une chance de comprendre. Ce début sonne exactement comme l’incipit des Chants de Maldoror, dans lequel le Comte de Lautréamont recommande à tout lecteur un peu chiffe-molle de s’éloigner de ses écrits. Frank est ce poète maudit passé à l’action. Ce Lorenzaccio de Syracuse, NY. Flinguer des fondamentalistes, des extrémistes, des égoïstes, des narcissiques, se fait avec une joie d’autant plus puissante qu’elle n’est pas ternie par la morale, parce que la morale est du côté des égoïstes, des extrémistes et des fondamentalistes, justement. Si la morale est du côté des cons, alors autant devenir immoral. C’était exactement le parti de Maldoror qui, en 1868, s’attaquait au Créateur et mettait de son côté les monstres, parce qu’il s’en prenait à l’humanité et que le Créateur n’était qu’une création de l’humanité – ou inversement, peu importe.

Après avoir rêvé de prendre les armes, le héros passe à l’acte. Aussi le film tout entier pourrait-il être ce fantasme : toi aussi spectateur, vas-tu prendre les armes ? Là encore, terrain miné. S’il ne faut pas passer à l’acte, ce n’est pas seulement à cause des lois, même pas à cause de la cruauté – c’est parce que ce serait idiot. Avec une brillante ironie et un vrai courage, le film joue cartes sur table, prie pour un peu d’honnêteté : ne vaut-il pas mieux respecter la loi parce qu’on la comprend, que par obéissance aveugle ? Agir en massacrant le public d’ l’émission American Idol (rebaptisée « American Superstarz »), c’est déjà fait, c’est même un peu facile, trouvez autre chose. C’est la reproduction qu’attaque le film, le manque d’imagination, l’enfermement de l’esprit dans des étiquettes, des cases. God Bless America les attaque toutes, à commencer par celle où on pourrait l’enfermer lui : « brûlot ». Si on fait de God Bless America un brûlot, alors on le regarde, on s’indigne et on l’oublie. Goldthwait tire dans les pattes du brûlot qu’il pourrait être avec un masochisme rare : oui, ses héros se comportent comme ceux qu’ils détestent. Le désespoir des personnages, ici, est à la mesure de l’idéalisme déçu qui le génère. Il est absolu, et ne cherche à se laisser aucune chance de rémission. Pas question pour eux de devenir des héros : l’héroïsme n’est qu’une étiquette de plus. Pour les défendre, il va falloir chercher.

Pas surprenant dès lors d’apprendre que Goldthwait était l’ami intime du dernier poète maudit – Kurt Cobain. Jamais cité, le chanteur de Nirvana est présent partout, comme si chaque scène était l’adaptation, mesure par mesure, de Smells like teen spirit ou de Frances Farmer will have her revenge. Kurt Cobain : ce truc dépassé, étiqueté musique ado (« ah, j’écoutais ça quand j’avais 15 ans, et puis j’ai arrêté »). Prendre le risque de s’en rapprocher, c’est une fois de plus chercher à se débarrasser des étiquettes, du Second Degré qui régit tout, prétexte des foules pour ne plus réfléchir (« un mot d’esprit a plus de valeur que la vérité », constate Frank lors d’une mémorable profession de foi dans le désert, face à un collègue de bureau superbement irrécupérable). L’idéalisme, aujourd’hui, a du mal à s’exprimer. Avez-vous déjà essayé de vous indigner sur Twitter ? Ridicule. On ne parle que par aphorisme : tout le monde s’improvise dandy. Pas étonnant qu’on se sente en pleine décadence, ou mieux, en plein déclin de la décadence. Kurt Cobain, grand idéaliste, a fini par se tirer dans la bouche parce qu’on l’avait récupéré, justement, étiqueté, qu’on avait fait de son malheur intime un plaisir national, et qu’il ne pouvait plus sortir de ça. Le seul moyen de se libérer de ce bazar est de se faire sauter, et pas de n’importe quel manière. Il faut que ce soit grandiose. Il faut que tout le monde voie. Et cela ne doit pas être un bête suicide. Frank et Roxy tombent littéralement parce qu’ils tendent les bâtons pour se faire battre – les bâtons de dynamite. Ils ne suicident pas, ils agissent de telle sorte qu’on ne peut plus que les abattre.

*

Frank est blanc, la cinquantaine – le républicain type des meetings. Le républicain type des films hollywoodien surtout : mélange de Clint, de Mel, de Jodie aussi. Nouvelle façon de tendre les bâtons pour se faire battre – et surtout n’imaginez pas qu’on est dans de la satire des vigilante movie. Fuyez toute forme d’étiquette, on est encore ailleurs. L’idée est simplement d’échapper au « politiquement correct », dont les limites se déplacent à une vitesse folle – le porno, les gags pédophiles, sont désormais politiquement corrects, le problème du film est là : dans cet empire de l’esprit qui s’étend toujours et tue toute liberté de penser en suggérant aux masses qu’elles sont libres parce qu’elles ont des idées un peu cochonnes, un peu violentes. Difficile de défendre God Bless America : on a tout de suite l’air de passer pour un réactionnaire, de regretter le bon vieux temps des valeurs. Goldthwait ne dit pas qu’il regrette les bonnes vieilles valeurs. Juste que, éventuellement, peut-être, on pourrait, peut-être, hein, considérer qu’à un moment donné, se poser la question des limites ne serait pas complètement hors de propos. Dans les films de vigilante – et même dans A Vif, de Neil Jordan, où Foster se posait vraiment beaucoup de questions avant d’aller jouer au vampire vengeur – les tueurs finissaient classe. Ils finissaient en héros : de film d’action (Eastwood, Gibson) ou de tragédie (Foster), peu importe. Frank et Roxy ne sont jamais cela. Se prennent pour Bonnie&Clyde, mais ne leur arrivent pas à la cheville. Frank veut faire exploser une voiture et s’en éloigner comme un héros, cigarette au bec : le feu ne prend pas, le voilà obligé de descendre sa victime à bout portant, de façon moins cinégénique, et de s’enfuir au milieu d’un plan large, en plouc peu sportif plutôt qu’en justicier. Un peu lâche, et complètement masochiste (pourquoi écoute-t-il la télé si ça l’agace autant ?). La grandeur est refusée à Frank et Roxy, comme les notes claires à Cobain, comme la célébrité à Lautréamont. Poètes maudits devant l’éternel, incompris parce que prendre le risque d’être aimés les aurait dénaturés. La tragédie de Frank, de Roxy et de God Bless America, c’est celle-là, ce n’est pas celle de la peine de mort : ils voudraient qu’on les comprenne, pas qu’on les aime ; or, partout où il se rendent, et a fortiori dans les studios télé, tout ne fonctionne qu’à l’affect, à ce qui faire rire, à ce qui est sympa, grotesque – aimable. God Bless America n’emploie pas la violence au même titre que les films de vigilante habituels. Contrairement aux films républicains, où elle n’est que ce qu’elle est, contrairement aux Tarantino, où elle est graphique, la violence ici est métaphorique, c’est un electrochoc : elle incite le public, shooté au confort, à reprendre l’habitude de se faire un peu violence. De penser ailleurs, de penser autrement, malgré le web grâce auquel l’uniformisation va si vite.

God Bless America développe un art consommé du louvoiement. Se fraye un chemin d’idéalisme entre les scènes satiriques. On l’a dit plus haut, Frank et Roxy ne sont pas cohérents. Ils échappent aux étiquettes. Lors de l’exécution sommaire d’un infâme présentateur télé, Frank reconnaît adhérer à certaines de ses idées. Roxy, elle, passe du coup pour une gamine incapable de nuances. Victimes, toujours, du ridicule qui les guette et qu’ils accueillent à bras ouvert – voir cette séquence où le couple remplace John et Jackie Kennedy dans la voiture de Dallas. Tendant le front pour mieux se faire abattre. Frank n’est pas irréprochable et ne doit surtout pas l’être. Ce qu’il fait, il n’y croit même pas tant que ça – il se serait bien suicidé, façon Cobain, flingue dans la bouche, si Roxy ne l’avait pas dopé à l’enthousiasme juvénile. Enfermé dans son idéal éthique, Frank n’est même pas capable de dire à Roxy, pas encore légale, qu’il la trouve jolie. L’histoire qui s’avance au fond du bain de sang, c’est celle-là. La plus grande violence dans God Bless America est celle que produit le manque d’amour généralisé, à toutes les strates de la société ; et l’égoïsme impérial. Pas vraiment le manque d’amour, d’ailleurs. Plutôt le manque de tendresse. Essayez d’être tendre sur Twitter, postez un vers d’Aragon. Ridicule. C’est ce manque-là qui générait la prise d’otages de Rage, premier roman maldororien de Stephen King. Frank est quelqu’un d’extrêmement doux. Comme les groupes de rocks qui composent les meilleurs slows, et les films de boxe les scènes les plus douces – Rocky, Million Dollar Baby, Fighter – il est capable d’une violence extrême comme de son extrême inverse. Il part en croisade pour ce qui manque à la société. Mais ce qui lui manque, à lui, c’est la tendresse.

La plus belle scène de God Bless America représente les héros dans une chambre d’hôtel, sur le même lit. Experte en sophrologie, Roxy masse la main de Frank. Elle lui masse la main, sans que cela ne veuille rien dire. Les voilà réfugiés loin des étiquettes, loin des contraintes imposées par la société en termes de ce qui est érotique et ce qui ne l’est pas, de ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. C’est la scène la plus douce qu’on aura vue cette année. Il aura fallu du courage pour oser la construire. Sa beauté irradie dans le moindre plan du film.

par Camille Brunel
samedi 13 octobre 2012

God Bless America Bobcat Goldthwait

États-Unis ,  2012

Avec :Joel Murray (Frank) ; Tara Lynne Barr (Roxy) ; Melinda Page Hamilton (Alison) ; Mackenzie Brooke Smith (Ava) ; Rich McDonald (Brad) ; Maddie Hasson (Chloe) ; Travis Wester (Ed) ; Aris Alvarado (Steven Clark).

Durée : 1h 40mn.

Sortie : 10 octobre 2012.

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