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God Bless America  de Bobcat Goldthwait

#2 Game over, rock stars

8.3

Until the TV’s dead and gone
I Never Cry, Alice Cooper.

Violent et gratuit, il peut s’abattre sur God Bless America, toutes proportions gardées, les mêmes critiques qu’à chaque sortie d’un nouvel épisode du jeu vidéo de Rockstar Games Grand Theft Auto. Dans G.T.A., vous vous glissez dans la peau d’un criminel auquel on donne une série de missions. Vous pouvez, au loisir, vous écarter des ordres qui vous sont donnés en commande pour exécuter, par exemple, des passants dans la rue qui ne l’ont pas mérité. Un tel parcours rappelle alors celui de Frank (Joel Murray, frère du grand Bill) et Roxy (Tara Lynn Barr), dont les noirs desseins ressemblent à ceux de tout bon joueur de G.T.A. Même pouvoir cathartique, où la fiction permet de prendre le relais d’une sensation gratuite : celle d’avoir le droit de tuer. Tuer des gens au hasard parce que leur tête ne nous revient pas, ou juste pour le plaisir malsain et coupable de voir de la violence. On sait, quand on joue à G.T.A. ou quand on va voir God Bless America, qu’on est venu voir du sang. Même chose quand on assiste au concert d’une rock-star. On s’y déplace comme pour purger ses mauvaises pensées. Ne pas l’avouer au nom de la morale relève de l’hypocrisie, du cynisme, ou du syndrome d’un esprit pur (on se doute que par grandeur d’âme, les détracteurs du films rêvent d’appartenir à la deuxième catégorie, celle des chevaliers et des redresseurs de tort). Le plaisir du passage à l’acte chez Frank et Roxy fonctionne comme celui des icones meurtrières, des Bonnie & Clyde de pacotille pour ne citer que leurs plus célèbres exemples.

Bobcat Goldthwait, on l’a dit, était ami de Kurt Cobain. En bon fan de rock, il sait que les idoles se sont sacrifiées (Joplin, Cobain), l’ont été (Lennon) ou qu’elles ont également mis en scène la mort (Bowie, Cooper, tout le mouvement glam). S’il y a une lecture parallèle à faire de God Bless America, elle est sacrificielle et rock : Frank, individu anti rock’n’roll au possible (employé de bureau, divorcé, ancien marine, consommateur de télévision) devient rebelle par réaction. Comme beaucoup de rockers, musique conservatrice, éjaculation adolescente, encore bien vivante après 50 ans passés, mais qui faisait dire à un autre Frank, Zappa, qu’elle était réactionnaire car l’inventeur d’un nouvel accord y était alors considéré comme révolutionnaire. Frank en est à ce même stade de maîtrise lorsqu’il décide de passer à l’action. Les riffs de guitares métalliques de la bande son s’accordent alors avec les rafales de balles : I’m Not Like Everybody Else chante Ray Davies lorsque le héros déboule au ralenti sur un boulevard d’Hollywood, prêt à flinguer les rock stars de papier d’une parodie d’American Idol. Cette sensation, qui ne vous lâche pas étant ado, que le monde entier est contre vous, que vous n’êtes pas comme les autres.

God Bless America n’est pas à une absurdité près. Il montre un monde, hélas bien réel, où la télé iconise les débiles, dont l’un d’eux Steven Clark, un chanteur raté de la rubrique « vidéo gag » provoque l’hilarité générale (en France, l’émission, adaptée sous le nom La Nouvelle Star, était auréolé d’une réputation flatteuse, un peu snob, en se croyant décalée et originale). MTV, précisément la chaîne qui passait, dans les années 90, les tubes sales de Cobain à l’heure du goûter, s’est transformée de manière cynique en robinet à mauvais reality-show. La première cible que Frank se donne est issue de ce monde, Chloé, une fille de riches passée par une émission inspirée de My Sweet Sixteen (en VF : « Mon incroyable anniversaire » où de jeunes fortunés soufflent leurs 16 bougies dans la démesure totale). La dérive contre tout ce que ne supporte plus Frank ressemble à une crise tardive d’adolescence. Une prise de conscience un peu réactionnaire, un peu punk, de la laideur crasse qui l’entoure. Frank rencontre rapidement un autre être rebelle, Roxy, une lycéenne « alternative ». Leur entente donne une douceur salutaire à God Bless America, celle de deux enfants idéalistes repeignant le monde à leur couleurs dans une chambre avant de le détruire.

« Fall Out Boy and Green Day SUCK SHIT ! ». Roxy s’offusque lorsque son partenaire de meurtre Frank anticipe sur les goûts musicaux de l’adolescente. La jeune fille, malgré son jeune âge, est plutôt Alice Cooper. « On accepte qu’il nous ait amené son rock. C’est l’inventeur de la power-ballade ! » – une power-ballade, voilà ce qu’est peut-être vraiment God Bless America. Rappelez vous qu’Alice Cooper servait déjà d’exemple au principal Jeff Rosso de Freaks and Geeks (1999) – autre grande oeuvre sur la normalité – entonnant dans son bureau eighteen à la guitare acoustique pour se rapprocher des gosses en manque de repères. Roxy, comme les freaks de la série d’Apatow, se croit exceptionnelle. Elle se rêve en anti-Juno, en descendante de Bonnie Parker. Quand la réalité finit par la reprendre par le col (non, sa mère ne se prostitue par pour du crack, elle vient d’une famille middle class vivant dans un quartier cossu), Frank la congédie pour avoir menti. Le On va à Disneyland ! des parents soulagés de Roxy de la fin de son aventure criminelle les recale dans le symbole le plus conformiste possible. Encadrée dans la télé, Roxy n’en sortira que pour le bouquet final qu’elle veut à tout pris mener avec Frank. Au bout de leur logique, les héros de God Bless America meurent d’ailleurs sur scène, comme des stars de la chanson. Du sang, de l’extase, une libération : ce sont ces sensations primaires que le public va chercher quand il va voir Alice Cooper, Kurt Cobain, Marylin Manson ou Trent Reznor. Il faut laisser aux fans la possibilté de s’encanailler, quitte à se faire mal comprendre. Les tueurs sont loin de susciter pareille adhésion, bien que de nombreux récits de fiction, de Badlands à Tueurs Nés, continuent de fasciner à travers les époques.

Comme dit C.B., Frank, lointaine réminiscence de Cobain, est animé d’idéalisme. Goldthwait, n’a pas peur ni du mauvais goût, ni du fait qu’on puisse affirmer ou non qu’il est réactionnaire. Le film est simplement aussi honnête que son personnage principal, possédant là quelque chose de presque enfantin : le pouvoir des armes à feu, les discussions badines et les déguisements, comme si tout ce cirque n’était qu’un grand jeu à continuer hors du salon où trône là télévision. Durant leur aventure, Frank et la jeune fille se plaisent à s’habiller de parures, à travers le filtre des genres et des cadres qu’ils revisitent : Bonnie & Clyde d’occasion au cinéma, donc, mais aussi comme le feraient des touristes ploucs, Frank en chemise à fleur à New York, ou en Elvis pour Roxy. Le postiche, – cette moustache que met Roxy dans un des plans les plus émouvants vus cette année – c’est encore ce goût du jeu et du théâtre égaré par les adultes, eux qui n’ont de cesse de porter des masques. Lorsqu’il apprend qu’il a un cancer au cerveau, que sa fille ne veut plus le voir, qu’il n’a plus de boulot, il choisit simplement de dévoiler au monde ce qu’il a réellement au fond du coeur. Frank est comme un super héros : il se déguise le matin en quidam en conservant le rêve secret de buter des gens.

par Thomas Fioretti
mardi 16 octobre 2012

God Bless America Bobcat Goldthwait

États-Unis ,  2012

Avec :Joel Murray (Frank) ; Tara Lynne Barr (Roxy) ; Melinda Page Hamilton (Alison) ; Mackenzie Brooke Smith (Ava) ; Rich McDonald (Brad) ; Maddie Hasson (Chloe) ; Travis Wester (Ed) ; Aris Alvarado (Steven Clark).

Durée : 1h 40mn.

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