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In Another Country  de Hong Sang-soo

Pareil ailleurs

8.0

Les étrangers sont rares chez Hong Sang-soo, qui ne filme quasiment jamais ailleurs que sur ses terres. Sa matière est essentiellement personnelle, nationale, locale. Ses fictions sont souvent déclenchées par des retrouvailles imprévues, récurrentes et invraisemblables à l’échelle d’une grande ville comme Séoul. Son comique est celui de l’identique et de l’identité. C’est dire qu’il ne compose qu’avec ce qui lui tend les bras et qu’il peut affirmer connaître sérieusement : des constantes nationales, des expériences personnelles, des préjugés ou des clichés dont il gratte l’écorce pour en faire apparaître la vérité. Aborder l’étranger ne peut se faire qu’en partant de l’exotisme : s’étonner des crottes de chiens et des caniveaux parisiens dans Night & Day (2008), où un Coréen ne s’intégrait jamais à la vie française ; faire d’une femme française une créature bizarre, un fantasme pour hommes asiatiques et une rivale pour leurs épouses, dans In Another Country.

Voilà qui évacuait a priori toute crainte de voir Hong Sang-soo se trahir dans l’opportunité d’un film avec une actrice internationale comme Isabelle Huppert. En vérité, le seul problème qu’il puisse jamais rencontrer sur son admirable route est, à l’inverse, de trop se ressembler. Mais la conduite de son œuvre depuis quinze ans et la manière inflexible par laquelle il réussit à envisager la flexibilité morale toujours plus grande de ses personnages devraient convaincre facilement les sceptiques. Il n’empêche : si tous ses films sont bons, certains sont plus grands que d’autres. Conte de cinéma (2005) par exemple, qui introduisait son usage sec du zoom et la manière horizontale dans laquelle il renouvelait les vieilles mises en abyme. Ou récemment The Day He Arrives (Matins calmes à Séoul, 2011), dans lequel les variables d’un scénario incarnaient parfaitement l’enfer comique des vicissitudes du quotidien.

Si In Another Country nous intéresse, ce n’est pas au même titre. Comme dans ses précédents films, Hong Sang-soo construit plutôt qu’un grand récit une succession d’histoires, sans que le tout ne tombe dans le désastre du film à sketches, mais fonctionne plutôt comme les nombreuses variations d’un même argument. Isabelle Huppert joue donc trois femmes nommées Anne, qui pourraient être la même à trois moments de sa vie : celle qui a trouvé la sérénité dans l’indifférence et la disponibilité que l’art lui offre intellectuellement et socialement, celle que l’absence imprévue de l’homme attendu condamne à une précarité affective, celle qu’une rupture plonge dans une détresse accentuée par l’alcool, et qui se jette imprudemment tantôt dans la vie, tantôt dans la mort. Ce mouvement, qui renégocie constamment l’équilibre par lequel chacun peut être à la fois fermé et ouvert, quitte les rives de la tranquillité pour un océan d’inquiétude. Si le premier personnage ne trouve pas le beau petit phare dont on lui a conseillé la visite, c’est qu’elle n’en a pas vraiment besoin. La seconde s’y rend, mais il est impuissant à lui indiquer une route qu’elle échoue à trouver d’elle-même. La troisième rencontre un bonze pour qu’il lui révèle quel sens prend sa vie, mais celui-ci ne lui renvoie bien sûr que des questions : celle entre toutes de savoir si elle se connaît, et qui n’a rien à voir avec le mystère où elle se croit empêtrée.

La beauté de ce personnage est la beauté du film. À l’endroit de sa plus grande solidité – dans le personnage sûr de lui inspiré par Claire Denis – elle favorise paradoxalement un comique d’exotisme puisqu’elle ne se sent aucun besoin de répondre aux fantasmes que les hommes qui l’abordent créent d’eux-mêmes, et dont elle s’amuse de manière un peu hautaine. Lorsqu’elle s’enfonce dans la dépression, malgré un comportement d’une arrogance française caricaturale, elle rejoint les grandes femmes tragiques, les candidates à la noyade si nombreuses dans le cinéma asiatique. Hong Sang-soo est le maître de ce genre de paradoxes : c’est par des décisions formelles apparemment arbitraires qu’il travaille la matière psychologique, toutes les variations imaginées s’apparentant ici au bavardage intérieur des "milliers de singes" évoqués par l’amie du troisième segment.

Anne est de plus en plus ivre au fil de ses différentes histoires. C’est la même qui s’offusque au début d’un tesson de bouteille de soju sur la plage, et qui y jette la sienne de désespoir à la fin. Elle est de plus en plus en perdition et pourtant de plus en plus familière au pays ; elle déchiffre sans mal les lettres coréennes de « LIFEGUARD » sur le t-shirt du maître nageur et s’offre désormais à lui sans hésitations. Gradation alcoolisée qui est celle d’une adaptation progressive au système du cinéaste et à la communauté qu’il se reconnaît : celle qui ne fonde jamais d’espoir que sur le cadavre de la fausse puissance.

par Thomas Fioretti, Antoine Thirion
mardi 23 octobre 2012

In Another Country Hong Sang-soo

Corée du Sud ,  2012

Corée du Sud, France, 2012

Scénario : Hong Sang-soo

Avec : Isabelle Huppert, Yu Junsang, Yumi Jung, Yuhjung Youn, Sori Moon, Hyehyo Kwon, Sungkeun Moon

Image : Park Hongyeol, Jee Yunejeong

Montage : Hahm Sungwon

Son : Kim Mir, Jongmin Yoon

Musique : Yongjin Jeong

Productrice : Kim Kyounghee

Production : Jeonwonsa Film Co., Les Films du Camelia

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