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Skyfall  de Sam Mendes

Éloge de l’ombre

7.1

L’action 007 s’effondre dès le début de Skyfall. L’agence MI6 et l’Angleterre sont elles aussi frappées par la crise. Un diagnostic s’impose : Sam Mendes, médecin des familles (American Beauty, Les Noces rebelles, Away We Go), offre ses services.

Quand James Bond est malade, il se soigne, c’est connu, en baisant. La première étreinte réglée en un plan, au début du film, se révèle pourtant peu efficace. Loin d’être rétabli, l’espion se remet au travail alors qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même. Lors d’un test, il ne tire plus juste, il est essoufflé, bouleversé après la chute qui ouvre le film. Si le sexe thérapeutique ne marche plus, c’est parce que la déchéance ne concerne pas que 007, elle implique tout un modèle économique et narratif : la franchise James Bond. En temps de crise, la dentelle et les gadgets sous-marins ne sont plus de mise : l’action sera dorénavant uniquement portée par un corps en souffrance, un revolver et une radio. Ces restrictions budgétaires déjà amorcées dans Casino Royale sont bénéfiques. Le récit ne se résume plus à une succession de séquences supposées jouissives, réglées sur les notes du thème musical et l’actionnement de gadgets. Le rythme apaisé de Skyfall fait davantage penser à un film d’aventure qu’à un film d’espionnage. Les voyages et les magnifiques décors (notamment Shanghai et les landes écossaises) structurent l’ensemble tandis que les courses et les mouvements de Bond permettent les accélérations soudaines. Comme dans Jason Bourne, c’est dorénavant le souffle du sportif qui donne le tempo.

Cette remise à niveau nécessaire ne suffit pas : le problème ne réside pas uniquement dans l’économie du récit, mais dans ses origines. Après la restructuration, une thérapie familiale s’impose. Sam Mendes étant aux commandes, on pouvait se douter que l’auto-analyse ne concernerait pas que le héros (comme dans la plupart des films d’action), mais toute la famille MI6 ou celle, plus grande encore, de la Grande-Bretagne. Bien entendu, au début, ni l’espion fatigué ni sa supérieure M singulièrement vieillie ne veulent entendre parler d’une thérapie. Il faut la survenue d’un fils oublié (un ancien agent) pour qu’ils acceptent de s’y résoudre. Raoul Silva (Javier Bardem), le pervers de service, est un mélange entre les deux jokers de Batman : du premier (Nicholson), il adopte la méthode : forcer son adversaire à affronter son passé, du second (Ledger), il emprunte le jeu grimaçant et la coupe de cheveux. À force d’attaques – qui vont des caresses (l’homosexuel reste un archétype du malade mental à Hollywood) au meurtre, ce thérapeute oblige Bond, son agence et son pays à s’interroger sur eux-mêmes.

Qu’est-ce qui ressort de l’analyse ? Bond doit travailler sur son amour irrationnel pour sa patrie et pour M (Judi Dench), entendez Maman. Plongée dans le chaos par la faute de Silva, la Grande-Bretagne doit trancher : la maison-mère traditionaliste MI6 (avec ses agents, son mobilier old-fashion, ses Aston Martin) doit-elle être maintenue ou faut-il repenser un nouveau système sécuritaire ? Pour 007 comme pour le pays entier, la question à régler est celle de l’origine incarnée par M. Faut-il mettre ou non la vieille, ses méthodes et son esthétique, au placard ? Pour se défendre face à ses supérieurs, la patronne s’enfonce encore plus en prônant une vision expressionniste du combat contre le terrorisme. Selon elle, il ne faut pas se fier au cliché du monde tout en transparence : c’est dans les zones d’ombre que l’ennemi est tapi et que le combat doit être mené.

Dans un premier temps, le film semble lui donner tort. Alors qu’elle expose sa théorie classique sur la lumière, en montage parallèle, Silva arrive, le visage découvert, habillé en policier pour lui tirer dessus ainsi que sur les chefs de la défense. Le danger ne serait donc pas caché, mais tout proche, à ciel ouvert. Cette thèse – qui rappelle Nolan – est vite éludée par Mendes dont le souci est de réduire l’intrigue de ce James Bond à un drame de famille.

Après tant d’années passées à coucher avec des putains sous son œil attendri, Bond ne va, dans ce film, presque plus que se préoccuper de maman. La lourdeur de l’idée scénaristique fait son brio : le sexe d’habitude traité dans des scènes rituelles souvent paresseuses est presque uniquement reportée sur la mère, harcelée par les avances du mauvais fils, Silva. M n’est plus celle qui, par ses ordres, permet le récit, elle devient le cœur de la mission. La presque octogénaire Judi Dench monopolise le film et dame le pion aux égéries alléchantes.

Skyfall se conforme à la théorie esthétique de la doyenne comme en témoignent les deux plus belles séquences. Dans la première, Mendes transforme les propriétés des matériaux et projette sur un building de verre un combat à mains nues en ombres chinoises, face à un cabinet de peinture. La seconde est une course harassante de silhouettes qui traversent les landes enflammées d’une Écosse hitchcockienne. Devant ces deux scènes, le plaisir est grand de voir un produit rutilant se transformer, ne serait-ce que pour un film, en un héros de l’ombre.

par Felix Rehm
mardi 30 octobre 2012

Skyfall Sam Mendes

États-Unis - Royaume-Uni ,  2012

Avec : Daniel Craig, Judi Dench, Javier Bardem, Ralph Fiennes, Naomie Harris, Bérénice Marlohe, Ben Whishaw, Albert Finney

Scénario : Neal Purvis, Robert Wade, John Logan, d’après Ian Fleming

Image : Roger Deakins

Montage : Stuart Baird

Décors : Dennis Gassner

Effets spéciaux : Chris Corbould

Producteurs : Barbara Broccoli, Michael G. Wilson,

Production : Metro Goldwyn Mayer, Columbia Pictures, Danjaq Productions

Durée : 2h23.

Sorti le 26 octobre 2012.

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