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Une famille respectable  de Massoud Bakhshi

Abel à Téhéran

entretien

6.8

Bon souvenir cannois d’Une famille respectable, présenté Quinzaine des Réalisateurs. Dans un taxi à Téhéran, l’enlèvement d’Arash (Babak Hamidian), un enseignant de retour au pays après un exil de 22 ans, laisse entrevoir les contours d’un polar. Mais la suite en prend le contre-pied. Peu à peu, la critique sociale attendue devient une double enquête : la première, qui nous plonge dans les affaires familiales troubles d’Arash, est sans doute la plus efficace et la plus prenante ; celle à la fois nationale et personnelle du souvenir de la guerre Iran-Irak (1980-1988) est moins évidente. Toutes les deux sont relayées par le point de vue clairvoyant d’Arash. Intrigue complexe, hachurée par un montage précis et signifiant. La mise en scène construit les fragments d’un point de vue décomposé par l’oubli. Elle fait ressurgir des réminiscences de jeunesse en partie autobiographiques, vécues sous la tyrannie du régime des Ayatollah et le trauma de la guerre. Le montage établit un parallèle entre présent et passé et remonte le temps de la mémoire individuelle. L’intelligence d’Une famille respectable est de prendre aujourd’hui cette photographie du pays à travers le regard d’un intellectuel tout en procédant par sauts temporels et retour d’archives.

Independencia : Deux plans m’ont interpellé. Le premier ouvre le film. En vue subjective, il montre l’enlèvement du personnage principal nommé Arash. Le second, vers la fin du film, est celui des soldats qui rendent les armes ; ce sont des images d’archives qui rompent l’unité des flash back, comme un souvenir autonome et décisif, débordant du simple cadre de l’histoire familiale du héros. Pouvez vous nous raconter un peu plus ce qui se passe dans ces deux moments ?

Massoud Bakhshi : Le choix de cette ouverture est d’abord esthétique. Comme une fausse piste, c’est le seul moment un peu différent du reste du film. Le point de vue est subjectif : Arash entre dans le taxi et demande sa route. La caméra pivote comme si elle cherchait à montrer ses craintes, et l’on aperçoit même des motards qui le fixent lourdement. Quelque chose ne va pas, c’est un début inconfortable. Au bout de quelques instants, voyant que le chauffeur ne suit pas la direction qu’il lui a demandée, il réalise rapidement qu’il est tombé dans un piège – le spectateur comprendra plus tard l’origine et l’explication de cette situation critique. Ce plan-séquence est aussi pour moi une manière de débuter le récit comme un film de genre, par une scène de nuit inquiétante.
Le plan contenant les archives que vous évoquez fait partie d’un reportage réalisé à l’origine pour la télévision iranienne. On y voit deux journalistes accompagnés de deux soldats aux porte de Khorramshahr, une ville pétrolière stratégique et occupée de 1980 à 1982 pendant le conflit de l’Iran avec l’Irak. Les soldats irakiens se rendent, entourés par la surveillance armée des soldats libérateurs iraniens. L’extrait est commenté en même temps par le journaliste, qui parle avec un micro derrière la caméra. J’ai effectué plusieurs séries de recherches avant, pendant, et après le tournage. Pourtant, je n’ai pas trouvé ces images parmi les archives de la télévision iraniennes mais chez un producteur privé. Ce sont en réalité des chutes de rushes jamais montés, et donc jamais montrées. Ces images de la guerre demeuraient jusqu’alors absolument inédites. J’ai décidé de les mettre dans le film pour leur nouveauté et leur réelle authenticité. Puis, je trouvais intéressant de les accorder avec les images du passé, avec les flash back de l’enfance d’Arash d’avantage formalistes et fabriqués. Il s’agit d’un moment marquant dans l’histoire récente de l’Iran.

Inde : Il y a d’autres matériaux extérieurs, notamment ceux qu’Arash montre au début à ses étudiants.

MB : Il s’agit d’un film d’Amir Naderi qui a réalisé La Recherche (1979) et La Recherche 2 (1981). C’est ce dernier qu’Arash projette à l’université. La première « recherche » se porte sur les cadavres et les disparus tués par le régime du Shah pendant la révolution. La Recherche 2 est un témoignage direct tourné en pleine guerre Iran-Irak. On y voit notamment des adolescents chercher leurs familles au cœur des villes ravagées par les combats. Les deux œuvres, pourtant très importantes, ne sont jamais montrées en Iran. Inclure La Recherche 2 dans le scénario était pour moi un moyen de combler ce manque. C’est aussi une manière de rendre discrètement tout ce qu’Amir Naderi nous a apporté. Je le considère comme le plus grand cinéaste iranien. Ma génération a beaucoup appris de ses films. Je viens du documentaire et Amir Naderi a été très important dans mon parcours personnel. Il a quitté l’Iran pour aller aux Etats-Unis, et fait des films un peu partout où il a pu.

Inde : Justement, son dernier film, Cut, réalisé au Japon, est lui-même un hommage au cinéma japonais et plus largement à l’amour porté au cinéma. Contrairement au passage de Kiarostami sur le même sol, il tire quelque chose du pays dans lequel il se trouve.

MB : Je ne l’ai pas vu, mais ça ne m’étonne pas qu’il soit réussi. Naderi a eu plusieurs vies de cinéaste. Il a d’abord commencé comme photographe, puis fait des documentaires, mais également des films publicitaires, et, par la suite, eu l’occasion de réaliser des œuvres plus personnelles. J’ai beaucoup appris de lui à travers tous ses films. La Recherche est un des seuls documents tournés par un cinéaste à l’époque de la Guerre Iran-Irak. Naderi est allé au front en prise directe avec le monde. Ce moment, où les dirigeants de l’université interdisent à Arash de continuer la projection, est un hommage à son courage.

Inde : Le point de départ s’effectue donc à partir des images déjà là. La fiction d’Une famille respectable se construit sur un matériau documentaire et filmé.

MB : Faire ce film m’a permis de retrouver tout ce qui concerne la guerre, un moment que j’ai moi-même vécu enfant. En ce qui concerne les archives, j’ai passé beaucoup de temps à regarder ce dont dispose la Cinémathèque d’Iran. J’ai procédé par étapes : d’abord en consultant les images de la Cinémathèque nationale – où j’ai donc revu les films de Naderi ; puis en regardant les images à disposition des chaînes de télévision nationales ; enfin, dans un dernier temps, en piochant dans le stocks de rushes appartenant à des productions privées. C’est ainsi que j’ai trouvé les images de la libération de Khomsharar que l’on voit à la fin du film. Je suis heureux d’avoir mené ce travail d’intégration et de visionnage de ces images d’archives avec mon monteur Jacques Comets, dont l’apport a été décisif. Le scénario prévoyait déjà l’extrait de La Recherche 2 et j’avais écrit la scène bien avant de retrouver le matériau original. En revanche, pour montrer la libération des prisonniers de la ville de Khomsharar, j’avais d’abord utilisé d’autres archives. Mais lorsque j’ai trouvé les images de la libération de Khomsharar, je les ai remplacées. Elles ont trouvé leur place de manière évidente. Comme je viens moi-même de l’école documentaire, je pars souvent d’images. Ces archives font partie de notre conscience de la guerre.

Inde : Tirées de leur contexte, ces images surprennent par leur autonomie.

MB : Comme tout se déroule dans le passé et qu’elles font partie de la mémoire, je trouvais très important de les montrer à ce moment-là. Tout comme il était capital pour moi de parler de la guerre. Pour le spectateur iranien, c’est l’occasion de lui remontrer la trace d’une guerre qu’il a vécu mais qu’il a peut être envie d’oublier. Mon film travaille la mémoire et son amnésie : on fait l’effort de se souvenir, avec Arash, de ce que l’on a vécu.

Inde : Son regard, dans le plan final, semble un peu perdu.

MB : Je ne suis pas d’accord. Il s’agit de montrer son émancipation. C’est le seul moment où le stress peut retomber. C’est une libération : il décide de rester à Téhéran. Pendant tout l’histoire de son retour, il est un peu bloqué, il cherche à y voir plus clair. Dans la foule, il croit apercevoir son frère mort en martyr, comme si celui ci était encore vivant. C’est une manière de dire qu’on peut changer l’histoire d’Abel et Caïn. J’y laisse l’occasion à Abel de triompher de Caïn.

Propos recueillis au Festival de Cannes, le 21 mai 2012.

par Thomas Fioretti
mercredi 31 octobre 2012

Une famille respectable Massoud Bakhshi

France - Iran ,  2012

Avec : Babak Hamidian (Arash) ; Mehrdad Sedighian (Hamed) ; Ahoo Kheradmand (La mère) ; Mehran Ahmadi (Jafar) ; Parivash Nazarieh (Zohreh) ; Behnaz Jafari ; Mehrdad Ziaei ; Niki Nasirian.

Producteur : Mohammad Afarideh,
Jacques Bidou, Marianne Dumoulin.

Scénariste : Massoud Bakhshi.

Directeur de la photographie : Mahdi Jafari
Monteur : Jacques Comets
Ingénieur du son : Bahman Heidari
Chef monteur : Jacques Comets
Directeur artistique : Massoud Bakhshi
Ingénieur du son : Thomas Robert, Jean-Guy Véran

Durée : 1h30

Sortie : 31 octobre 2012

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