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Looper  de Rian Johnson

Hors série

8.6

Réalisé par Rian Johnson, auteur de l’excellent Brick en 2005, de deux épisodes marquants de Breaking Bad (la mouche dans le labo, c’est lui) et d’un film musical avec The Mountain Goats, Looper n’embobine personne : il défait ses boucles et installe le cinéma américain dans une clairière.

En 2044, les champs de maïs du Kansas s’étendront encore à perte de vue. C’est ici, à la sortie de la ville, que la mafia règle ses comptes grâce aux « loopers », des hommes de main chargés d’éliminer ceux qui contrarient les affaires du milieu. La méthode est expéditive et ne laisse aucune trace : arme au poing, l’œil sur le chronomètre, le tueur attend sa cible qui apparaît de nulle part, ligotée, bâillonnée et offerte en sacrifice sur une toile cirée. Le tour de magie surprend, avant que la voix off – qui adopte le ton désabusé du narrateur de série noire – n’en apporte l’explication. Inventée dans un avenir proche, interdite par les autorités, la machine à remonter le temps permettra aux organisations criminelles d’évincer proprement leurs adversaires, en les renvoyant dans le passé où les attendent les fameux loopers. Parfois il arrive qu’un looper tombe nez à nez avec son Moi du futur, doive s’auto-exécuter et « boucler la boucle ». Les intéressés n’y trouvent pour la plupart rien à redire et touchent pour ce contrat, qui sera leur dernier, une importante somme. Pareil au trader capitalisant en quelques années la somme qu’il dilapidera dans une nouvelle vie, Joe (Joseph Gordon-Levitt) empile sous une trappe le précieux pécule en lingots d’argent, seul réconfort d’une existence vouée à s’achever par une conclusion écrite de sa propre main.

Looper démarre sur les chapeaux de roues. Le temps presse, le film dure cent dix neuf minutes et son cahier des charges est conséquent. Exposer la situation. Décrire le cadre et l’époque. Camper une demi-douzaine de personnages en leur insufflant vie et profondeur. La science fiction n’arrange rien à l’affaire, avec ses invraisemblances et ses paradoxes temporels. Adoptant la méthode proposée par Blade Runner, Rian Johnson dissimule un scénario d’anticipation sous les habits du film noir, ou inversement. Dans la ville du futur, Joe fait la tournée des bars, complimente au passage sa danseuse favorite avant de reprendre sa route pour une nouvelle mission, comme un cousin lointain des gangsters de Walsh et de Scorsese. Mais à Wichita le western n’est jamais loin, et le revolver au long canon du bien nommé Kid Blue – une jeune recrue obsédée de la gâchette – ressemble à une réplique exagérée des colts du Far West. En moins de trente minutes Looper a déjà fait sa mue plusieurs fois, sans qu’aucun genre ni archétype ne puisse le satisfaire. Des hypothèses annoncées en ouverture sont abandonnées à mi-parcours, des détails trouvent eux un développement inattendu dans la suite de l’intrigue. Ouvert à tous les possibles, le film emprunte l’une et l’autre branche de l’alternative qui se présente à lui, comme un joueur soucieux de vérifier toutes les virtualités d’un univers vidéo ludique.

Joe hésite à remplir le dernier contrat et imagine ce qui arriverait si sa cible lui échappait. Course-poursuite avec ses anciens employeurs, échange de coups de feu, mort brutale : on ne plaisante pas avec la mafia. Rattrapé par la réalité, il finit par obéir et peut assurer pour les trente ans qu’il lui reste un train de vie dispendieux. Le récit amorce un nouveau départ ; mais très vite le rythme s’emballe, le montage s’accélère et les années défilent, précipitant en quelques minutes le héros vers la fin à laquelle lui et nous pensions avoir assisté. Pour que la boucle se boucle le looper doit se résigner à son sort et accepter de revivre l’exécution, cette fois-ci dans une autre posture. Mais l’âge et l’expérience lui ont appris une autre philosophie. Sous les traits de Bruce Willis, Joe refuse le passé, efface le présent, réécrit le futur. Avec lui le film semble ne jamais vouloir finir, et la boucle entrouverte se transforme en spirale.

Looper ne tient ainsi pas tant sa force des arabesques du scénario que de ses personnages. Chacun garde en lui un secret dont la révélation bouleverse les péripéties en leur conférant un éclairage nouveau. Young Joe est tombé dans la délinquance lorsqu’il était enfant après la mort de sa mère ; Old Joe retourne dans le passé pour venger l’assassinat de sa femme par un individu surnommé le « Maître des pluies » ; Sara (Emily Blunt) n’est peut-être pas la maman du petit Cid, qui a connu dans son jeune âge une tragédie inexpliquée. Les vies se croisent et se répondent. À mesure que le film avance, les sauts en arrière du voyage temporel se raréfient, l’espace se rétrécit autour d’une maison, la parole se délie et les caractères s’affinent. Pour comprendre le passé, inutile d’actionner la machine à remonter le temps : l’introspection est un moyen plus sûr d’en tirer les enseignements. Looper délaisse ainsi l’univers urbain et futuriste de Philip K. Dick pour celui, intime et fantastique, des romans de Richard Matheson. Pour s’en tenir au cinéma, M. Night Shyamalan prend le relais de Ridley Scott. Dans la deuxième partie, un nouveau personnage entre en scène. Un enfant mystérieux et sombre, remarquablement interprété par le jeune Pierce Gagnon. Cid est un petit garçon élevé à l’écart de la société, dans une maison au milieu d’un champ de maïs. Le cadre évoquerait Signes si la situation ne rappelait davantage Incassable : un pressentiment maléfique plane au-dessus de l’enfant, doté d’un pouvoir surnaturel qu’il déclenche lors de violentes crises de colère, tel un équivalent miniature du géant Hulk. Le film trouve un centre de gravité inattendu autour de cet étrange personnage, indifférent aux événements extérieurs mais objet de toutes les attentions. À retourner sans cesse aux origines la fiction ne pouvait que buter contre la figure d’un enfant, dont on se demande d’abord s’il deviendra super héros ou ange exterminateur. Le film répond à cette alternative de la meilleure manière possible. Les multiples voyages temporels effectués jusqu’à l’immobilisation du récit dans ce champ de maïs n’ont pas conduit dans l’impasse de la fatalité, mais dans une clairière où tout demeure ouvert et possible sans nécessité de le prouver.

Le temps de la série bat son plein et Looper n’échappe pas à son emprise. Rien de plus convenu aujourd’hui qu’un long métrage qui renferme plusieurs films comme la saison contient ses épisodes. Holy Motors ou Tokyo Park en fournissent cette année des exemples dans le cinéma d’auteur. À Hollywood, les superproductions s’inscrivent dans la franchise à long terme. Fincher lui eut la délicatesse de ne pas fidéliser le spectateur en clôturant la fin de Millenium. Dans Looper, le mafieux interprété par Jeff Daniels rappelle à Joe que les films du présent ne sont que des copies des films antérieurs. Le cinéma, on le sait, est une industrie qui raconte toujours la même histoire. Soit. Mais on peut aussi préférer des proverbes moins postmodernes. Film de science fiction, western, film de gangsters, genèse d’un super héros et histoire d’amour filial, Looper ne promet aucune suite ni prequel. Sa conclusion est définitive et les chemins qu’il emprunte mènent toujours au mot fin. Le cap étant fixé, rien n’interdit d’ouvrir une parenthèse à condition de la fermer en temps voulu.

par Arthur Mas
mardi 6 novembre 2012

Looper Rian Johnson

États-Unis ,  2012

Avec Joseph Gordon-Levitt, Bruce Willis, Emily Blunt, Jeff Daniels, Paul Dano, Qing Xu

Scénario : Rian Johnson

Image : Steve Yedlin

Montage : Bob Ducsay

Producteurs : Ram Bergman, James D. Stern

Musique : Nathan Johnson

Durée : 1h59. Sorti le 31 octobre 2012.

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