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À ma gauche, Frankenweenie, de Tim Burton : un jeune garçon (c’est une marionnette) tente de ramener à la vie son chien en s’aidant de la foudre. A ma droite, J’enrage de son absence, de Sandrine Bonnaire : un homme (c’est William Hurt) tente de ramener à la vie son fils en s’appropriant le nouveau rejeton de son ex-femme. Burton tente de faire rire, Bonnaire de faire pleurer, aucun n’atteint franchement son objectif.

Dans les deux cas, la fascination morbide ne va pas sans un certain immobilisme du cinéma, envahi par un hommage trop appuyé à la famille – l’une dédicace son film à sa mère et tourne avec son ex-mari, l’autre aurait pu dédicacer le sien à la Hammer, sa matrice, et tourne avec ses ex-actrices (Winona Ryder, Catherine O’Hara). Du réalisateur américain, on connaît depuis longtemps le goût pour la résurrection. Il fut un temps où l’au-delà coloré de ses films d’animation (L’Étrange noël de Mister Jack, Les Noces funèbres) rendait l’harmonie du sinistre plus séduisante que la mécanique des couleurs. Mourir puis ressusciter, c’était cesser de s’ennuyer. La mort était l’univers des marginaux – un Paradis. Aujourd’hui, les trépassés de Burton sont aussi morts que ses vivants. Racheté (lui aussi) par Disney, honoré par la Toubianathèque, le réalisateur ne constitue plus la marge mais le cœur du spectacle, et le miroir s’est renversé à nouveau, retrouvant sa position normale : maintenant les zombies sont communs, et critiquer la société des vivants n’a plus rien que de très facile – d’autant que Burton a toujours été face à la même foule, 1989 ou 2012. Le malaise est le même, le marginal n’a pas changé et voit toujours le monde de la même manière. Les tentatives de clin d’œil à la jeunesse contemporaine sont d’ailleurs particulièrement maladroites, parachutées dans un film censé se dérouler il y a 60 ans.

L’exhumation du chien ramené à la vie correspond à celle d’un court-métrage live du même titre, réalisé par Burton en 1984. Comme le réalisateur ne fait pas les choses à moitié, il n’exhume pas qu’un simple court-métrage, mais tout le cinéma de genre des années 30 et 50, Hammer et compagnie. L’école est ainsi une sorte d’école des sorciers peuplée de versions mini de personnages célèbres : autour du petit surdoué, ersatz du Docteur Frankenstein, une grande brute animée comme Boris Karloff et un gamin chétif et bossu, Igor des bacs à sable. Or, le cinéma de la Hammer est un joli cadavre déjà maintes fois exhumé par le réalisateur, dont la pourriture, aux atours de glaçage, ne dégoûte plus personne. La première fois, l’expérience réussie, s’appelait Ed Wood. C’est dans le noir et blanc de ce dernier que Burton vient puiser son énergie, pareil au chien zombie fonctionnant à l’électricité qu’il faut, à un moment donné, recharger. Seulement, il en a l’intuition, à trop multiplier la même expérience, on perd quelque chose en route. Le film est en cela plutôt amer, discrètement, mais sûrement : le petit Igor (il s’appelle en fait Edgar, un prénom gothique en vaut un autre) contraint Victor de ressusciter un nouvel animal. L’expérience fonctionne, mais moins bien ; jolie deux minutes – belle trouvaille du poisson rouge invisible, dont on n’aperçoit que le squelette à la lampe torche – et puis éteinte. Difficile de ne pas voir Burton raconter son histoire pour mieux l’exorciser, lui qui a été chargé par Disney de ramener à la vie son court-métrage de jeunesse, alors tourné de bon coeur. Lorsque s’enflamme un moulin au sommet d’une colline, lorsqu’explosent des petits aliens en pâtés gélatineux, on comprend mieux ce à quoi s’est attelé Burton depuis Alice au pays des merveilles : un remake de sa filmo pour grands enfants à destination des petits. C’est très altruiste, sans doute, mais Burton se condamne ainsi à ne plus être qu’un faiseur, un Burton transparent chargé de traduire, en le simplifiant, le travail du cinéaste qu’il a su être pendant 20 ans.

Il fut une époque où les films d’animation demandaient tellement d’attention que chaque image se devait de valoir le coup, en recelant une vraie idée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : la technique et les moyens financiers, en accélérant le procédé, lui font perdre de sa valeur [cf. taux de profit]. Cela donne Rebelle, cela donne Frankenweenie. Le comique a perdu son ingéniosité, et l’on se retrouve avec des films ratés tournés avec une minutie qui aurait demandé des siècles il y a vingt ans. Le problème de la maison Disney, qui rachète tout ce qu’elle peut, ne tient pas à sa morale où à son influence sur les scénarios, mais au fait qu’en proposant aux artistes une indécente manne financière, elle les gave, les étouffe. Restent quelques bonnes choses qui, malgré tout, accrochent la rétine. Des feux follets. L’attaque d’une fête foraine par une tortue géante animée comme le Godzilla de 1954 se regarde avec plaisir ; la transformation d’un chat en démon ailé, franchement étrange, reste à l’esprit comme une merveille d’animation image-par-image. L’autre trouvaille, c’est le ciel, d’un réalisme photographique au-dessus des figurines animées, exact inverse visuel du cinéma des années 50, où des acteurs réels jouaient devant un ciel de carton. Dans Frankenweenie, c’est le décor qui prend vie, nouvelle façon pour Burton de montrer qu’on reste dans les marges, que l’histoire est celle du décor, pas du réel. Ce dernier s’affiche d’ailleurs dans le ciel et à la télé - les parents de Victor regardent le Dracula avec Christopher Lee. Pour le reste, Tim Burton n’est plus que l’exposition de lui-même. Ses personnages n’ont pas changé, il essaie simplement de les réarranger à chaque film, mais le scénario ne suit plus. Ce devenir-musée est exactement ce que raconte le film, là réside aujourd’hui l’étrangeté morbide de réalisateur-huître : non plus un fossoyeur amoureux de ses mortes, mais un cadavre enregistrant sa propre inhumation. On exhumait, on s’inhume. Debout, couché.

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S’inhumer, c’est aussi le rêve de Jacques, qu’interprète William Hurt pour Sandrine Bonnaire. Américain de retour en France à la mort de son père, il retrouve Mado (Alexandra Lamy), qu’il n’avait plus revue depuis la mort de leur fils, tué à 4 ans dans un accident de voiture. Mado a fait son deuil et rencontré un nouvel homme avec qui elle élève un autre enfant, âgé de 7 ans. Jacques, lui, a encore besoin d’être accompagné. Mado accepte : elle lui présente son fils puis, un jour où ils se retrouvent, où Jacques prononce le titre puis fond en larmes, elle recouche avec lui. Comme si les larmes conduisaient au plaisir, comme si le deuil rallumait le désir sexuel. Il y a là quelque chose de suffisamment tordu pour susciter un intérêt autre que celui de la simple chronique sociale. Cela pourrait s’arrêter là, cela continue pourtant, toujours plus étrange, le film se laissant envahir de ténèbres burtoniennes : avec l’aide du jeune fils, Jacques revient dans la cave de Mado, découvre une vieille caisse à jouets, décide de ne plus quitter le sous-sol, dormant par terre dans son grand manteau noir – inhumation. Au fond de ce caveau, de cette boîte à vampire (Jacques tente bien de vampiriser le garçonnet, de le voler à son père biologique) gisent également quelques bonnes trouvailles. William Hurt, d’abord, qui ridiculise le restant du casting à la moindre de ses apparitions.

Jacques veut donc recréer son enfant mort à partir d’un autre, et Bonnaire de s’intéresser d’abord à cela, la lente dérive morbide d’un individu a priori sain, et qui se laisse pervertir par la douleur, incapable de résister à ses faiblesses. L’idée est forte, mais la réalisation ne suit pas, trop proche de cette tendance à céder aux faiblesses, aux tentations du deuil prolongé et de l’émotion trop lourde, dictatoriale. Le caveau de la deuxième partie du film est cette énorme métaphore de l’enfermement dans le passé, dans la mort. Rongée par l’obscurité, l’image se paye un luxe facile. L’intention de la réalisatrice, elle, est du coup trop claire. Quand le gamin commence à pleurer en disant que si son petit frère n’était pas mort, il n’existerait pas, on sent l’influence des rapports psychiatriques scénarisés : on n’imagine mal un enfant exprimer avec autant de justesse ce qui le tracasse. Ce n’est pas seulement que le gamin est très mauvais, tête-à-claques finie comme la plupart des garçonnets acteurs de France. C’est que, comme souvent, Bonnaire pare au plus rapide, évite la complication. La douleur est trop limpide, comme prémâchée - il faut voir Alexandra Lamy tambouriner et pleurer contre une porte close de cave. Le travail de scénarisation surligne la volonté d’expliquer le sentiment précis du deuil, de la souffrance, de son addiction à celle-ci - en quelque chose d’assez proche du charme trouvé par Burton aux morts, au cinéma révolu, à ses vieux films à lui, et à sa façon de l’expliquer aux enfants. La complaisance dans la douleur constitue d’ailleurs le vrai sujet du film de Bonnaire. Dans quelle mesure quelqu’un qui n’arrive pas à faire son deuil n’y arrive-t-il pas parce qu’il ne veut plus aller mieux ? Y a-t-il des junkies de la douleur ? C’est avec cette question en tête que William Hurt, le trop bien nommé, interprète Jacques. Son désir de dépouillement absolu est somptueux, et s’il ne faut retenir qu’une scène du film, que ce soit celle où, chez l’huissier, il annonce vouloir se débarrasser entièrement de son héritage pour le donner entièrement à l’autre fils : « c’est cela », insiste-t-il, « je veux me dépouiller ». Bien vite, Hurt n’est plus qu’un jouet entre les mains d’une réalisatrice prise au piège de son scénario prévisible comme une tragédie trop vieille, tandis que la musique, nauséeuse, s’immisce de plus en plus entre les répliques, comme pour les excuser. On comprend bien vite que le film lui-même se complaît dans la douleur, que ce qui faisait sa justesse finit par le perdre. La scène finale est d’une brutalité envers le personnage principal qui ne tient pas à ce qui est montré, mais à la façon dont Bonnaire brûle, in extremis, son film tout entier, le tartinant de violons qui recouvrent le jeu d’acteur, pour enfin littéralement flanquer à la porte le cœur de son film. Personne ne vient le réanimer, le film meurt aussitôt, et le générique survient comme un arrêt cardiaque.

par Camille Brunel
lundi 12 novembre 2012

Frankenweenie / J’enrage de son absence Tim Burton / Sandrine Bonnaire

Frankenweenie

Avec : Charlie Tahan (Victor) ; Winona Ryder (Elsa) ; Martin Landau (M. Rzykruski) ; Martin Short (Nassor/le père de Victor/M. Bergermeister) ; Catherine O’Hara (La fille bizarre/La mère de Victor/La prof de gym) ; Atticus Shaffer (Edgar) ; Conchata Ferrell (La mère de Bob).

Pruducteur : Tim Burton.

Scénario : (D’après l’oeuvre de Tim Burton) John August ; Tim Burton ; Leonard Ripps.

Directeur de la photographie : Peter Sorg.

Durée : 1h27mn.

Sortie : 31 octobre 2012.

J’enrage de son absence

Avec : William Hurt (Jacques) ; Alexandra Lamy (Mado) ; Augustin Legrand (Stéphane) ; Jalil Mehenni (Paul).

Scénariste : Sandrine Bonnaire ; Jérôme Tonnerre.

Directeur de la photographie : Philippe Guilbert.

Durée : 1h38min.

Sortie : 31 octobre 2012.

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