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Après mai  de Olivier Assayas

Quo vadis, bimbo ?

1.7

[Originairement publié dans Venise 2012]

Gilles est encore au lycée. Les événements de 68 lui ont donné envie de réussir sa vie, de faire l’amour, de visiter le Népal. Alors il promène ses yeux artistiques et tristes d’une fille à une autre, qu’il ne manque pas d’aller lutiner dans des forêts éclairées par Eric Gautier (déjà chef opérateur de Hôtel Woodstock d’Ang Lee, Sur la Route de Walter Salles et Into the Wild de Sean Penn). Il y aura des jeunes qui fument et des fans de Janis Joplin seins nus. L’une d’elles part à Londres intégrer une communauté hippie. Une autre, qui préfère les fleurs dans les pots plutôt que les cheveux, continue la lutte à Paris. Gilles louvoie entre les deux, et entre ses copains artistes, et entre ses copains militants.

Le traitement fait qu’on reçoit ces personnages moins en tant que vraies personnes que comme s’il s’agissait d’idées reçues sur l’art. Le film ne leur accorde pas d’existence en soi, ils n’existent que pour Gilles, pour qu’en les observant il réfléchisse à son dilemme personnel : art populaire ou art savant ? Tout, dans Après mai, semble sortir de l’imagination la plus banale, à commencer par le portrait de la jeunesse intello. Gilles rêve de révolution mais s’éloigne peu à peu du peuple qu’il croit défendre : fleurissent entre ses mains frêles de petit mignon quelques ouvrages de Guy Debord ; plus tard, le voilà qui assiste à des projections de cinéma expérimental et ne jure plus que par l’art abstrait. Deux fois abstrait, puisque simplement convoqué à titre de couleur locale. Et les militants ? Gilles rencontre une poignée de cinéastes engagés. Lors d’une conférence, on leur reproche d’avoir adopté une forme bourgeoise plutôt que le style des vrais artistes, ceux qui sont libres, solitaires et fauchés. Réponse : « un style pareil provoquerait un choc chez le prolétariat. Notre rôle est d’éclairer. » La scène suivante enfonce le clou : « On s’adresse au peuple, pas aux esthètes. » Ces gens qui citent Tchekov n’apparaissent que pour représenter le fossé entre les intellos et les cons. Ce fossé, plutôt que chercher à le refermer, Assayas s’assure de sa réalité, l’étaye et l’agrandit.

Ce n’est pas la première fois qu’Assayas explique que l’art n’est pas pour les masses. À la fin de L’Heure d’été, un couple d’héritiers fait don d’une importante collection au Musée d’Orsay. Bon choix. Pourtant, observant la masse de visiteurs du musée, ils ne peuvent s’empêcher la réflexion suivante : qu’est-ce que ces gens comprennent à l’histoire et à la signification des œuvres devant lesquelles ils défilent en troupeaux ? Rien évidemment. Cela fait des années qu’Assayas tient ce genre de discours, qui est une manière de se placer en héritier de l’histoire du septième art. Dans tous ses films, l’alter ego du cinéaste souffre parce que le public est devenu bête. Dans tous ses films, il consent à pardonner, non sans condescendance, la bêtise de ce public de moutons. Ce pardon lui demande pourtant un effort de Sisyphe puisqu’il reprend à chaque film, encore et encore, le fil de la même contradiction : hériter d’un art populaire / faire des films à une époque où le peuple ne s’intéresse plus au cinéma.

Comment adopter le point de vue de ceux qui ne sont pas des artistes tout en prétendant en être un soi-même ? Certains dialogues valent ainsi leur pesant de Télérama : « J’ai des convictions : la peinture, la révolution – Non, tu parles en artiste. L’art, c’est la solitude. » Servent-ils à quelque chose ou à rien, ces anciens jeunes capables et coupables de dessiner en méditant les cadavres de Pompéï (le tournage y a déplacé son armada, mais aussi à Florence, à Londres, à Paris…) ? Ne devraient-ils pas être plus proches des pauvres – qui, cela va sans dire, seraient bien incapables de dessiner quoi que ce soit. Le film court lentement après les atermoiements pseudo-engagés de ses jeunes passionnés par leurs hormones et par leur cause. Assayas lui-même ne semble pas s’intéresser aux sujets qu’il traite. Il a récemment tourné un téléfilm sur Carlos, alors que le type humain du révolutionnaire de profession ne l’intéresse visiblement guère. En regardant le défilé de banalités et de lieux communs d’Après Mai, on se pose la même question : pourquoi 68 ? Il dira lui même n’être pas intéressé par les années 70. Il est juste né dedans. Né dans cette époque maudite où le cinéma s’est séparé en deux, savant et pop. Tout irait bien si Assayas doutait un seul moment qu’il s’agit là non pas d’une vérité absolue, mais au mieux d’une hypothèse, au pire d’une posture idéologique. Le film, lui, ne doute jamais. Persuadé d’être tiraillé entre sa nature bourgeoise et ses aspirations prolétaires, il n’a pourtant rien d’intellectuel et, en vérité, se trouve très proche du genre de film qu’auraient réalisé les ouvriers selon Assayas. C’est-à-dire, des ouvriers très peu éclairés.

Et si Assayas était le premier contempteur de ses films ? Après mai s’achève sur un coming out de ce genre. Le film délaisse vers la fin sa direction d’acteurs à la Bresson et ses histoires d’amour à la Trufhmer pour aboutir à une scène, plutôt réussie, sur le plateau de tournage d’une série Z sur laquelle Gilles s’est fait embaucher comme machiniste. Nazis, dinosaures, bimbos en peau de bête. La séquence de l’attaque d’un U-Boot par un monstre marin est très réussie. La potiche est excellente, qui n’ose pas s’emparer du fusil mitrailleur pour descendre la bête, comme Gilles fuit lui-même en permanence la lutte et l’engagement. Pour la première fois, une métaphore semble prendre corps avec un peu d’audace. Peu après la silhouette de l’enfant s’éloigne, nouvelle idée plutôt inspirée : elle se découpe sur l’écran où était projeté le décor de l’incrustation. Il est là, le vrai plaisir d’Assayas : qu’il arrête de jouer dans les flaques 70’s laissées par la Nouvelle Vague et se lance dans les films sans sujet. Ses véritables amours de jeunesse : nazis, dinosaures, bimbos. Simple.

par Camille Brunel
mercredi 14 novembre 2012

Après mai Olivier Assayas

France ,  2012

Avec : Clément Métayer (Gilles) ; Lola Creton (Christine) ; Félix Armand (Alain) ; Carole Combes (Laure) ; India Salvor Menuez (Leslie) ; Hugo Conzelmann (Jean-Pierre) ; Mathias Renou (Vincent) ; Léa Rougeron (Maria).

Durée : 2h02

Sortie : 14 novembre 2012

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