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Une nouvelle chance  de Robert Lorenz

Simple légende

6.6

Vers la fin, Gus Lobel (Clint Eastwood) explique à sa fille Mickey (Amy Adams) être hanté par une vieille histoire. L’épisode prend la forme d’une image grisâtre, laide et obsédante, celle d’un cheval au galop fonçant droit sur l’homme dans une arène. Curieuse, cette projection l’est d’autant plus qu’elle révèle un secret enfoui (que l’on taira pour le lecteur) peu utile à la compréhension du destin des héros.

Ces errements ne font pas oublier qu’Une nouvelle chance appartient à la catégorie de films de pur scénario, celle des machines lancées sur des rails, complètement automatisées. En cela, aucune contradiction. Au contraire, la présence d’un scénario ultra-classique et parfaitement balancé constitue la condition même de cette errance. C’est un exercice très américain, tout comme le baseball : sport de lignes et de fuites, structuré par son étrange terrain en forme de diamant, à l’intérieur duquel toute trajectoire, toute prolongation du temps, devient possible ; où le tir le plus juste est celui qui tombe à l’extérieur du périmètre donné. Prenant le cadre des recruteurs pour la MajorLeague américaine de baseball, Une nouvelle chance n’est pas sans rappeler l’argument du beau Moneyball (Le Stratège, Bennett Miller, 2011), dont il renverse dès le début le principe. Le personnage de Billy Beane (Brad Pitt) inventait, grâce à l’aide du surdoué des maths et de l’informatique Peter Brand (Jonah Hill), une nouvelle manière de penser le sport par les statistiques, les chiffres et les algorithmes. Une modernisation de l’ancienne méthode de recrutement des joueurs qui consistait à observer au coup d’oeil et à l’instinct les futurs talents. Nommée « sabermetrics », la méthode qui n’était qu’un prototype économique en 2001, à l’époque de l’exploit de Beane, est devenue une norme. Une nouvelle chance se plaît à opposer les jeunes ambitieux, avec en tête l’arrogant personnage de Matthew Lilliard, et la vieille école, ici incarnée par Eastwood et John Goodman. Comme dans le film de Bennett Miller, la morale paraît évidente : ce n’est pas parce que des jeunes loups veulent faire tomber les statues qu’ils ont forcément raison. Billy Beane et Gus Lobel semblent confronter alors deux Amériques. Ils veulent au fond représenter la même, en lutte contre l’empire de l’argent, qui s’arme contre les banques et les yuppies. Le terrain de sport est à nouveau la métaphore du plateau de cinéma, de l’éternel motif hollywoodien des petits films en lutte contre les grands studios. Terrain sur lequel Eastwood, avec les couleurs de son vieux Malpaso, n’a pas toujours joué dans l’équipe des fauchés. Et motif de plus en plus confondu avec la décrepitude, un handicap de plus que le film va, tout comme la mentalité old school et le bon sens d’autrefois, transformer en atout. Diminué dans sa vue, Gus voit avec l’ouïe. Manière pour Eastwood de dire qu’il ne sera jamais fini, mais aussi qu’il se tient prêt à passer le relais à un moment ou un autre.

Jusqu’à ce qu’arrive le moment de l’aveu qui pèse sur la conscience de Gus, il n’y a pour Eastwood qu’à multiplier les sous-entendus, lui qui se dérobe en permanence devant une véritable discussion avec sa fille. Il nous suffit de convoquer les nombreux rôles de ses propres films (le dégénérescent d’Une nouvelle chance se distingue encore plus nettement à la lumière d’autres personnages en fin de course, comme le tueur William Munny d’Impitoyable ou le grognon réactionnaire Walt Kowalski de Gran Torino).

La beauté d’Une nouvelle chance vient de ses lacunes et des virages par lesquels le récit s’égare. Lorenz gagne du temps en s’écartant du déroulé d’un scénario qui par ailleurs n’abandonne jamais sa mission principale, rendre son héroïne heureuse : Mickey, qui entretient des rapports complexes avec son père, doit résoudre le conflit avec son père pour enfin vivre une histoire d’amour avec Johnny (Justin Timberlake). Morceaux de bravoures, digressions plaisantes. Ici une scène où un macho local cherche des noises à Mickey ; là, une scène de danse au clair de lune qui amène la romance ailleurs.

On peut aussi s’attarder un dernier instant sur la beauté du titre original : Trouble With The Curve. La courbe est le lancer de la balle cassante et rusée que n’arrive pas à frapper Bo Gentry, batteur star de son université enchaînant les home-run et choisi par l’équipe de Gus comme premier choix de la draft. Cette courbe, c’est évidemment celle que prend le film, et le plaisir naît de cette trajectoire tortueuse. Gus Lobel, qui perd peu à peu la vue, doit gagner du temps. Une nouvelle chance parle à ceux qui connaissent le prix de l’esquive et du dérobement, domaine appartenant à l’art de qui sait afficher sa discrétion pour briller au moment le plus opportun. Cet effacement a aidé à la construction d’un personnage, d’une carrière, d’une élégance classique. Cette nouvelle ballade en Caroline du Sud ne fait qu’enfoncer le clou de la légende imprimée par Eastwood.

par Thomas Fioretti, Eugenio Renzi
samedi 24 novembre 2012

Une nouvelle chance Robert Lorenz

États-Unis ,  2012

Avec : Clint Eastwood, Amy Adams, Justin Timberlake, John Goodman, Matthew Lillard, Robert Patrick, Scott Eastwood, Matt Bush

Scénario : Randy Brown

Image : Tom Stern

Montage : Joel Cox

Producteurs : Clint Eastwood, Robert Lorenz, Michele Weisler

Musique : Marco Beltrami

Production : Warner Bros, Malpaso Production

Durée : 1h51. Sorti le 21 novembre 2012.

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