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Trois Continents 2012

#2 six films (sur onze)

The Last Friday de Yahya Al-Abdallah ; Memories looking at me de Song Fang ; Sleepless night de Jang Kung-jae ; Om som ao redor de Kleber Mendonça Filho ; It’s a dream de Mahmoud Ghaffari ; I.D. de Kamal K.M.

Cette année en compétition : deux fois le Mexique, l’Argentine et le Brésil ; deux fois la Chine, la Corée et le Japon ; l’Inde, de retour en compétition après une longue absence, aucun film d’Afrique mais un de Jordanie et un d’Iran. Tout voir en trois jours est impossible. Les deux grands ratés de ma programmation seront Théâtre, du japonais Kazuhiro Soda, immersion de 5h40 dans la vie d’une troupe de comédiens (prix du jury jeunes) et un autre titre imposant, Beauty , de l’argentine Daniela Seggiaro (montgolfière d’argent). Les deux films mexicains m’ont également échappé (Rio de Oro et Mai morire), aucun des 7 autres en revanche (pour la critique de Three Sisters, voir l’article publié à Venise, et le portrait à venir de Wang Bing) (NB - produit par la France et Hong-Kong, le film n’a rien d’un film français, ni d’un film hong-kongais, il est donc, dans la liste établie plus haut, l’un des deux films films chinois).

The Last Friday
De Yahya Al-Abdallah - 5.4 (Jordanie)

Certaines métaphores sont plus difficiles à vivre que d’autres : Youssef a les parties douloureuses. C’est qu’en Jordanie les femmes ont cessé de porter le voile il y a longtemps : Yahya Al-Abdallah s’intéresse à la virilité fatiguée d’hommes obsolètes attachés à la tradition -c’est-à-dire au bon vieux temps où ils avaient le pouvoir- et désemparés face aux femmes adaptées au monde moderne, auquel elles doivent leur émancipation. En résulte une fable très lisible, parfois trop (métaphore testiculaire à l’appui) mais le film vise juste dans sa description du fossé creusé entre les déesses de l’ère moderne, et les mâles décatis. Un soir, Youssef attend sur le trottoir devant un hôtel. Au fond du plan, dans la lumière du bâtiment, apparaît une femme en rouge. Cut sur un groupe d’hommes autour d’une table en plastique, sous laquelle glougloute un narguilé. Démonstratif, mais efficace. A noter : SMS, court-métrage de Yahya Alabdallah sur le même thème, est visible à cette adresse → http://vimeo.com/27062055

Trois questions à Yahya Al-Abdallah

INDE - Les femmes représentées par votre film représentent-elles un idéal ou reflètent-elle la réalité ?

YA - Chacune d’entre elles correspond à un type de femme jordanienne contemporaine. L’ex-femme du héros, par exemple, qui s’est remariée, symbolise la femme de la classe moyenne, qui a tendance à suivre l’argent. La cliente de Youssef, à qui il essaie de vendre la Range Rover, et sa fille, renvoient plutôt aux femmes de la haute société, obsédées par le contrôle.

INDE - Le film est soutenu par l’état jordanien et a reçu des fonds de Dubaï. Votre portrait des femmes arabes occidentalisées s’en est-il trouvé influencé ?

YA - Pas du tout. En Jordanie, les femmes sont émancipées depuis longtemps. Dubaï n’est intervenu que pour soutenir la post-production, et personne n’a interféré avec ce que je voulais raconter.

INDE - L’environnement sonore du film est particulièrement réaliste. On entend même à un moment donné une tondeuse à gazon pendant une conversation, un parasite que vous auriez pu enlever. Qu’est-ce qui a motivé vos choix dans ce domaine ?

YA - En Jordanie, il y a beaucoup de bruit, partout, tout le temps. Je voulais reproduire cela. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, il n’y a quasiment pas de musique dans le film. Les sons finissent par influencer la vie quotidienne. C’est ce que montre cette scène où le personnage veut regarder un film porno, mais entend l’appel à la prière, et renonce.

Memories looking at me
Song Fang - 3.1 (Chine)

Après Fengming (Wang Bing) et Dao Lu (Xin Xu, vu au festival du réel), l’enregistrement brut de témoignage est en passe de devenir un genre en soi du cinéma chinois. Sous une dictature, graver sur disque dur la parole prononcée dans l’espace de liberté ouvert par le champ de la caméra à l’intérieur d’un espace clos, c’est déjà quelque chose, c’est déjà précieux. Placées en compétition avec d’autres oeuvres moins austères et encore marquées par le puéril plaisir de la narration, ces oeuvres décontenancent à chaque fois. Pas qu’il soit question d’analyser la mise en scène, délibérément effacée : le héros, c’est la parole. Ce qu’on en garde, ce qu’on en coupe. Son volume, son débit. Ce qu’elle dit. Le témoignage enregistré, comme ces monologues du théâtre classique qui visent à faire imaginer ce qui ne peut être représenté sur scène, s’apprécie en fonction de ce qu’il raconte, justement. Puisque c’est clairement dans cette mouvance que s’inscrit Song Fang, revenue chez ses parents en Chine après des études à l’INSAS de Bruxelles, qu’il soit permis de reprocher aux sujets de conversations qu’elle enregistre de ne susciter aucun point d’accroche avec le spectateur. Qu’elle sache s’effacer et enregistrer le bruit du monde, la simplicité d’expression de sa famille, d’une fillette, ou encore sa place à elle au milieu du cadre (elle est de tous les plans), est certain. Qu’il en jaillisse autre chose qu’un exercice de style, l’est un peu moins (mais je peux me tromper).

Sleepless night
Jang Kung-jae - 5.1 (Corée)

A l’origine de Sleepless night, trois rêves et beaucoup d’autobiographie. Dans une Corée où de moins en moins de couples veulent d’enfants, où la procréation, à l’inverse de la Chine, est soutenue par l’Etat, deux trentenaires s’interrogent sur leur envie de devenir parents. Ce n’est pourtant pas la dimension politique du problème qui intéresse Jang Kung-jae, seulement son vécu, dans l’intimité d’un couple. Le réalisateur, c’est charmant, enjoint son public de ne pas s’endormir pendant le film. Il n’a pas à s’en faire de ce point de vue : la lenteur lui réussit. Il y a bien quelque chose de Hong Sang-soo dans ce talent à diriger sentiments et acteurs, à scruter l’amour sans bouger, caméra fixe, acteurs indolents. Les faiblesses du film n’en apparaissent que plus criantes : mise en scène minimale, emploi parfois mièvre de la musique (Bach, entendu récemment dans Shame, paraît du coup décalé). A retenir, quand même : la belle sérénité qui s’en dégage, saluée par une mention spéciale du jury.

Trois questions à Jang Kung-Jae

INDE - On voit régulièrement vos personnages en train de manger. Quelle importance accordez-vous aux scènes de repas ?

JK - Le repas est un élément important dans le portrait d’une vie de couple. On mange, on dort, on fait l’amour. Tout est là.

INDE - Pourquoi avoir choisi les Variations Goldberg de Bach comme musique récurrente ?

JK - Pour moi, c’est une berceuse. Je l’associe du coup au titre du film, « nuits blanches ».

INDE - Les dialogues étaient-ils écrits à l’avance ou avez-vous laissé vos acteurs improviser ?

JK - Le texte n’était pas écrit. J’indiquais l’idée de la scène aux acteurs, et ils improvisaient. Comme le film a été tourné dans l’ordre chronologique, ils pouvaient ainsi tenir compte de ce qui avait été joué la veille.

Om som ao redor
Kleber Mendonça Filho - 5.9 (Brésil)

Donnant sur l’océan, métropole d’Amérique du Sud la plus proche de l’Afrique, Recife est surtout le domaine du réalisateur/producteur/programmateur Kleber Mendonça Filho. Om som ao redor est son premier long-métrage.

Chaque festival a sa tonalité, sa griffe. Celle des Trois Continents tient à deux choses. Contrairement à des festivals spécialisés dans des films, disons, plutôt énervés (Contis, Courmayeur, Cannes), les films de Nantes, s’ils ne se détournent en rien du réel et de sa violence, sont tous empreints d’une grande tendresse envers leurs personnages -qu’un film consacré à trois petites chinoises soit primé en est d’ailleurs révélateur. L’autre fil rouge de la compétition nantaise, c’est l’attention portée aux bruitages. Trois soeurs de cire, trois continents de sons. Les films du Sud s’attachent souvent à reproduire le bruit du monde plus qu’à en sublimer l’aspect. Comme le disait Yahya Alabdallah, les pays chauds sont avant tout des pays bruyants. Le soleil et la misère tendent à éreinter l’image, qui s’estompe derrière le vacarme : la preuve en est que les films hollywoodiens, sitôt qu’ils y mettent le pied, les recouvrent de musique pour créer la carte postale (récemment, Jason Bourne à Manille, James Bond en Turquie). Les autochtones, en revanche, lorsqu’ils pointent leur caméra sur leur terre natale, s’intéressent au bruit. Quelque chose d’intime se joue-là, qui échappe aux étrangers. Découvrir un pays, c’est d’abord s’en remplir les yeux. Les touristes ne prêtent aucune attention aux sons : pour des milliards d’appareils photo, combien de dictaphones ? Contrairement aux images, permanentes, les bruits sont ponctuels : pour être remarquables, ils doivent être répétés. Pour s’en imprégner, rester quelque part est fondamental. Si l’on ne fait que passer dans une ville, on ne l’entend pas. D’où cette intimité du son, qui ne s’offre qu’aux habitants, qu’à ceux qui restent. Nantes a ceci d’extraordinaire que ses films s’attachent aux sons, et donnent à voir d’autres pays de la manière la plus directe qui soit – ce qu’il y a, littéralement, de plus proche du voyage imaginaire.

Om som ao redor fait du son (som) sa colonne vertébrale. Mendonça représente un environnement donné via son acoustique. Techniquement, c’est l’un des films les plus aboutis du festival, et la sonorisation de la salle 2 du Katorza fait des merveilles. La séquence d’ouverture devient comique à force de précision lorsqu’elle donne à entendre, dans le même plan, le bruit d’une feuille morte qui se détache, et celui d’un carambolage. Les crescendos sont légion, manière de plonger la tête du spectateur comme on baptise en plongeant la tête sous l’eau : la première immersion se fait dans une cour d’école, à la suite du choc sur le sol des rollers d’une fillette, jusqu’aux cris des petits brésiliens qui jouent avec leur ballon. Appliqué et lisible comme de nombreux films de la compétition, le film ne manque pas de faire de ce ballon tout un symbole, voué à une mort sonore retentissante. Et quand une simple tonalité de téléphone recouvre un plan large d’immeuble, c’est l’univers entier qui se retrouve réduit dans la noisette d’un son unique.

L’histoire s’attache à trois personnages, un jeune homme tombé amoureux, une mère célibataire, et le leader d’un petit groupe de surveillance. Ce qui leur arrive en deux heures pourrait leur arriver en 20 minutes comme en 6 heures : la progression narrative est ténue. Chacun des événements saisis par le montage, en revanche, s’attache à l’idée de clôture, d’espace privé, notion importante des métropoles. La clôture protège des intrus et l’intrus par excellence, c’est le bruit. Sonnerie de téléphone, aboiements de chien, le personnage féminin est obsédé par les chocs auditifs comme les donzelles de Damsels in distress souffraient de chocs olfactifs. La porte de sortie, c’est l’esthétisation du vacarme, et le film raconte cette tentative de changer le bruit en autre chose, de modifier l’emploi qu’on peut faire de la laideur. Lorsque la jeune femme se masturbe, c’est face à son sèche-linge branlant au plus fort de l’essorage, et le tremblement au coin de l’appareil procure autant de plaisir que la main qui s’active, ou que le bruit répétitif et sourd produit dans la petite buanderie. Les trottoirs servent à écrire. La samba guide les pieds de la fillette en train de masser sa mère. Du son comme manière de transcender le réel : et lorsque deux amants se rendent dans un cinéma en ruine, ils entendent un vieux film d’Ed Wood comme s’ils y étaient, image parfaite de ce qui se produit lorsque l’on écoute Om som ao redor, à Nantes, les yeux fermés.

It’s a dream
Mahmoud Ghaffari - 5.2 (Iran)

Jordanie et Iran, d’une bourse l’autre : chez Ghaffari, l’histoire est celle d’une jeune femme rêvant de tirer elle-même les cordons de la sienne. Dans les deux cas, l’argent, traditionnellement associé aux hommes, devient l’enjeu d’un transfert des pouvoirs d’un sexe à l’autre. Le film de Ghaffari suit les tentatives d’une jeune femme, Roya (“rêve”, en persan...), de s’émanciper de l’emprise masculine en faisant fortune à l’aide d’un système pyramidal compliqué, Gold Quest. L’histoire d’amour a ses beautés (« Laisse-moi voir au moins tes cheveux ! ») et le cadre ses fulgurances (le reflet d’un avion dans une table de ping-pong humide rappelle discrètement le désir d’évasion de la jeune femme), mais dans l’ensemble les leçons d’économie épuisent, et le film se tire une balle dans le pied au moment du carton final (« tout ceci n’est qu’un rêve... »). Très démonstratif, comme souvent, et en même temps assez inspiré, comme de nombreux films en compétition.

I.D.
Kamal K.M. 7.0 (Inde)

La première heure d’I.D., soyons honnêtes, est réussie mais très inférieure à sa longue séquence climactique dans les bidonvilles de Mumbai. Trop longtemps la mise en scène cherche à dire ce qu’elle veut dire, plus qu’elle ne le dit vraiment. La poésie s’efface alors derrière l’expressivité, le désir de clarté. Une jeune femme des quartiers riches, Charu, filmée à plusieurs reprises dans une très symbolique cage d’ascenseur, voit mourir chez elle un intouchable. Et s’attache au cadavre. I.D. raconte l’amitié incongrue entre la jeune fille et le mort : d’hôpital en hôpital, Charu se met en quête de l’identité perdue de son nouveau camarade. La mise en scène est énergique mais classique, comme souvent à Nantes les bruitages occupent le premier plan.

Et puis quelque chose se passe. On se retrouve debout sur le siège, les yeux écarquillés. L’héroïne a plongé dans les bidonvilles. Tout le contrôle de la première partie, qui encombrait la mise en scène, s’efface derrière l’urgence de saisir des images en temps réel. Ce que Brillante Mendoza accomplissait tout au long de Thy Womb, présenté à Venise, Kamal K.M. l’atteint ici. L’actrice porte une caméra cachée derrière son bouton de chemisier. Autour d’elle, deux ou trois caméras se chargent des plans larges. Charu cherche l’identité du cadavre. A faire naître un homme qui vient de mourir. Avez-vous vu cet homme ? Elle tend son iPhone aux meutes d’intouchables qui s’approchent d’elles, se font passer l’artefact Apple. Aucun n’est acteur. Ce n’est cependant pas la sincèrité et le réalisme total de ces scènes qui bouleverse, c’est la capacité du réalisateur à y insérer quand même des moments de beauté, comme ce plan, qui sonne comme la création d’Adam sur la Sixtine de Michel-Ange, où une vieille dame aux bras noircis par la vie au soleil tend l’iPhone noir à la main blanche de la jeune fille riche. Seuls les avants-bras pénètrent le cadre. Le noir, le clair, et le petit monolithe noir de l’iPhone au milieu. L’histoire est celle de son ouverture au monde réel et il reste bien, ici et là, quelques métaphores trop fortes pour être vraies -le téléphone sonne, c’est son patron, voilà Charu devisant sur les dernières stratégies marketing, les pieds dans les ordures. Trop fortes ? Peut-être. Mais criantes. On est toujours, comme chez bien d’autres réalisateurs en compétition ici, dans une fable très lisible. Le cinéma du Sud parle en symboles. Quand on n’a pas le moyen d’écrire des romans, on se lance dans le poème. Three Sisters en est un ; la dernière partie d’I.D. aussi. Liberté créatrice et proximité au monde. Le cinéma et la réalité ont toujours été des frère et soeur difficilement réconciliables. Aux 3 continents, merveille de la sélection, on a l’impression tenace que des cinéastes ont trouvé l’équilibre, posé leur caméra au point de balance.

Trois questions à Kamal K.M.

INDE - Quelle relation entretient le film avec Bollywood ?

KKM - L’Inde est un vaste de pays, avec 31 états et 1618 langages différents. Ce qui nous offre une culture cinématographique forte dans plus de 15 langages. Bollywood n’en est qu’une petite partie. Mais comme c’est la plus grosse industrie du pays, on en fait le visage du cinéma indien tout entier. Alors que, franchement, c’est la partie la plus absurde du cinéma indien. C’est très amusant, et comme ça s’inscrit dans une tradition forte, celle des chansons et des histoires du cinéma hindi, ça continue. Je n’appartiens pas à ce genre de cinéma. Je ne peux pas encombrer ma vie de telles absurdités. « Collectif Phase One » forme un groupe qui souhaite donner du sens au cinéma. Il s’agit d’une plateforme de jeunes cinéastes, tous reconnus par l’industrie cinématographique indienne, dans leurs domaines respectifs. Nous nous sommes rassemblés afin de faire des films qui aient du sens, et auxquels nous croyons, sans le soutien financier d’aucune sorte de corporation. Alors I.D. n’a même rien à voir avec le système des studios indiens en général.

INDE - Comment êtes-vous parvenu à ce point d’équilibre entre fiction et documentaire ?

KKM - Chaque film possède sa forme propre. La plupart du temps, le sujet dicte la forme. Le mélange entre fiction et réalité m’a toujours séduit. Nous aimons tous voir comme la réalité transcende parfois notre vie pour en faire une métaphore (« We like to see how the real incidents transcend as a metaphor on our beingness »). I.D. fut un effort passionné en ce sens. Même si le scénario a été rédigé intégralement avant le tournage, la séquence de la quête (quand la jeune femme part à l’aventure pour rechercher l’identité du mort) n’a pas été écrite, et en particulier l’interaction avec les gens dans les rues, et ceux qui vivent aux abords de la ville. Nous avons filmé toute cette partie sans prévenir personne. Ils ignoraient tous si nous tournions un documentaire ou une fiction. Le fait est que ça ne les intéressait pas. Ce qui les intéressait, c’était la photo de l’homme mort. Ils voulaient tous aider cette jeune fille avec les caméras et les deux ou trois techniciens. Certains sont même venus nous demander pendant que nous tournions s’il s’agissait d’un reportage pour le journal télévisé. Et nous, pendant ce temps-là, nous interagissions avec la réalité. Cela nous a demandé un sacré effort d’introduire une narration dans les prises de vues aléatoires de cette quête (« give a narrative form to the random search footage »). Nous l’avons monté avec beaucoup d’attention. Et nous avons filmé plus tard de petites séquences pour relier entre elles celles que nous avions obtenues avec la seule écriture des caméras (« the scenes which we acquired exclusively writing with cameras »).

INDE - Pourquoi avoir choisi d’aller tourner dans les bidonvilles ?

KKM - Nous ne voulions surtout pas nous éloigner du vrai peuple. Dans la plupart des films que j’ai vus, le bas-ventre de la ville est employée comme toile de fond, pour faire exotique. Cette quête parle d’une immense portion de la population qui se retrouve marginalisée, mise à l’écart. C’est une saga qui a commencé à l’époque coloniale et se poursuit encore aujourd’hui. Même après 60 ans d’indépendance, notre société n’a toujours pas résolu ce problème. Les leaders politiques sont trop occupés à vendre tout ce qu’ils peuvent au monde des corporations. Les valeurs socialistes inscrites dans notre constitution ont disparu, on n’en parle même plus. Nous avons rejoint la course du soi-disant « développement ». J’ai pensé qu’il était important de voir la réalité qui nous entoure, littéralement : qui se situe à notre périphérie. Les gens qui y habitent y gagnent leur vie de l’extraction des déchets. Même de ces endroits là, le gouvernement voudrait les exclure, afin de pouvoir vendre l’espace à des corporations qui pourraient y construire des usines de recyclage. Alors la question se pose : comment réhabilite-t-on ces gens, où vont-ils aller ? Ce sont eux qui ont choisi de rejoindre la ville. Ils ont quitté les endroits les plus reculés d’Inde pour faire fortune. Je les respecte. J’ai de la compassion pour eux. Moi aussi, d’une certaine manière, je cherche à bouger. Je pense à une société qui changerait à nouveau. Et tout le monde partage ce sentiment, parce que nous sommes en train de perdre nos racines.

À suivre...

par Camille Brunel
jeudi 13 décembre 2012

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