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Mekong Hotel  de Apichatpong Weerasethakul

L’année dernière

8,1

Avez-vous déjà mangé de la chair humaine ? Non, certainement pas, ou alors vous ne vous en souvenez plus. Vous pensiez bien n’être jamais venu dans cet hôtel, et pourtant vous croyez en reconnaître la vue, la terrasse. Et c’est toujours la même chose : vous vous souvenez même de vous être fait la réflexion alors, la dernière fois que vous êtes passé par ici. L’année dernière peut-être, ou soixante ans avant, dans un film de Resnais, ou il y a trois mille ans déjà, si la tante de Phon ne lui a pas menti. Peu importe maintenant, la caméra d’Apichatpong Weerasethakul n’a que faire de dater l’existence des animaux et des hommes qui circulent devant l’objectif, elle ne filme de toute façon que des souvenirs.

Sur toutes les scènes, les personnages ont l’air de sortir de la douche, les décors d’avoir été nettoyés et tout justes rincés. Il faut dire que le climat du lieu est propice aux pluies diluviennes, et que la Thaïlande subissait au moment du tournage de Mekong Hotel des inondations d’une rare ampleur. Regardant faute de mieux les images fournies par la télévision, le héros envisage de prier pour les habitants de Bangkok où se trouve sa famille, alors en train de construire des barricades avec des sacs de sable. La vieille dame à ses côtés le prévient pourtant : l’eau n’écoute pas. La sérénité du fleuve qui suit son cours à travers six pays est gage de son indifférence, et s’il dessine ici une frontière autrefois litigieuse avec le Laos, on ne verra jamais à sa surface de remous plus fort que ceux du courant, on n’entendra jamais son bruit. L’image est ancienne, et il n’est pas besoin de savoir ce que dit Héraclite pour en faire la métaphore de l’écoulement du temps. L’étrangeté serait plutôt que les morceaux d’Histoire charriés par le Mékong puissent appartenir à la mémoire de Tante Jen, lui revenir comme si elle les possédait malgré elle, les vivait encore autant qu’elle les avait vécus. Disparue depuis longtemps, elle demeure auprès de Phon en lui cachant qu’elle n’est qu’un fantôme, et souffre de vivre en même temps toutes ces vies.

La frontalité qui, de Blissfully Yours à Oncle Boonmee, était propre aux scènes de confessions, est devenue dans Mekong Hotel la règle. Quelques vues du lieu, quelques cadres à peine déplacés se renvoient les personnages tandis qu’un guitariste esquisse, abandonne et reprend sans cesse une mélodie indolente toujours recommencée. La fixité du film, beaucoup plus avare en décors, en actions et audaces que les précédents, le présente comme la version schématique, le premier état des autres, comme si le cinéaste avait trouvé sur ce site la source des récits de ses longs-métrages. L’ambiguïté successivement cachée et découverte que constituait l’identité de ses héros est ici exposée de manière rudimentaire : immobiles, seuls au centre du plan, les voici commentant leur sort d’une voix si basse et détachée qu’on la croit off avant d’apercevoir leurs lèvres bouger. Histoires de famille ou d’amour se règlent ici comme on raconte de vieux souvenirs, leur quotidien ayant autant à faire avec les évènements les plus lointains qu’avec ceux d’aujourd’hui. Inutile d’insister sur le peu de prises que leur offrent les reportages tournés par la télévision, de nous révéler l’écran qu’ils regardent sans y prêter foi : il n’y a pas d’actualité de l’image.

Quelques jours après la diffusion de la performance inédite à l’écran de Luka “Rocco” Magnotta apparaissait sur Internet l’enregistrement fait par des caméras de surveillance de Miami, sur une voie rapide du bord de mer. Sous un pont, en plein jour, manifestement inconscient d’être filmé, on y apercevait un homme d’une trentaine d’années arracher de ses dents le visage d’un sans-abri. Certains parleront d’une drogue nouvelle, d’autres d’un sort jeté sur l’agresseur. Plus inquiétant sinon authentique que la réalisation du canadien, le film rencontra son public. Plutôt qu’un caractère s’y révélait un sentiment, celui que le court-métrage d’Apichatpong Weerasethakul avait anticipé, et osé envisagé sans effroi : la pudeur du cannibale.

par Martial Pisani
mercredi 12 décembre 2012

Mekong Hotel Apichatpong Weerasethakul

Avec : Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee, Apichatpong Weerasethakul

Production : Kick The Machine, Illumination Films

Durée : 1h01. Diffusé sur Arte le 10 décembre 2012.

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