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Entrevues - festival du film de Belfort 2012

#3 Nulle part

Orléans, nous dit Virgil Vernier, n’est pas une ville remarquable. C’est précisément ce qui la rend attirante, propice à cette fiction. Une ville d’autant plus exemplaire qu’elle n’offre rien de typique. Situer un film nulle part, voilà un projet qui en dit long sur le mélange de modestie et d’ambition qui préside à l’entreprise. Orleans est l’histoire de Joane, une jeune danseuse venue travailler comme strip-teaseuse dans un night-club de la ville, où elle rencontre Sylvia, avec qui elle se lie d’amitié. Orleans est aussi l’histoire d’Orléans, de Jeanne d’Arc, de sa célébration, de l’évolution et de la persistance des traditions dans la France d’aujourd’hui, du rapport de la fiction à l’Histoire et au mythe, entre autres. Entre la première histoire et les autres, le prénom de l’héroïne assure un lien évident et indissoluble, la jeune femme solitaire pouvant aisément interpréter son destin à la lumière de celui qu’honore chaque année la cité. Une gravure de Jeanne d’Arc, en armure, annonce dès l’ouverture l’importance symbolique du personnage historique. La fête dans laquelle disparaitra Joane n’a pas été choisie au hasard, non plus que la ville dont nous découvrons les plans d’époque, puis les institutions aujourd’hui et, plus tard, la cathédrale. Les débuts de l’héroïne au club, son initiation et ses premiers clients, ses projets et ses discussions avec la très réaliste Sylvia, venue de Russie pour économiser, gagner assez pour ouvrir son salon, sont presque de l’ordre du détail. Au cours des dialogues s’improvisent des personnages qui empruntent à ceux qui les interprètent, qui s’inventent à mesure des précisions données sur leur passé et leurs aspirations. Excroissances du découpage, ces scènes ne se prolongent jamais au delà du besoin de caractériser. L’improvisation demeure dans les bornes désignées d’avance, le film se refusant à la démesure qui est à sa portée, et qui en aurait fait une version sombre de Du côté D’Orouët. Le quotidien restera ici le plus proche possible du documentaire, quand le versant historique représentera paradoxalement la fiction, l’attrait de la légende et du mythe.

Etablir des coïncidences pour improviser les circonstances, écrire volontairement un récit à l’envers, c’est peut-être se piéger en même temps que s’assurer. Si la barre de la scène doit ressembler au pieu du bûcher, l’issue de l’aventure est d’emblée condamnée. Lorsqu’au milieu du film Joan et Sylvia évoquent leurs ambitions jusque tard dans la nuit, buvant peu et parlant sérieusement, le récit dérive heureusement, l’appartement neutre devenant, tour à tour, la chambre d’hôtel où se rencontrent et se confient une nuit deux inconnues et la chambre d’enfant où une adolescente invite son amie, l’une et l’autre retardant le moment fatidique d’installer le lit de camp. De la fenêtre, on aperçoit la rue : un lampadaire, quelques passants, rares à cette heure. Un coin de trottoir sans identité, identique à tant d’autres, aussi peu remarquable que le club où elles travaillent et le bois où elles se promènent. La recherche de l’anonymat est ici portée à son point maximal ; le film n’ira pas plus loin. Guidant Joan vers les festivités locales pour redonner son cadre à l’aventure, il enchaine ensuite des tableaux caractéristiques, moins d’Orléans que d’une certaine idée de la Province, où l’on accorde nécessairement plus d’importance qu’ailleurs aux rites, à l’Eglise et aux spécialités culinaires. Retrouvant son point de départ et son titre, le film en élude alors l’attrait. Ce qui se perd du nom au lieu, l’étrangeté que ne peuvent avoir les décors uniquement désignés par leur qualité, leur intérêt pour l’intrigue, est mis de côté au profit de la coïncidence initiale qui constitue, aussi, une interprétation déjà prête.

Que la tristesse d’un paysage urbain sans charme puisse fasciner ne s’explique pas. Replacer un décor vide d’histoires au sein de l’Histoire de la ville et du pays qui l’abrite ne fait que lui enlever de son mystère. Pire, le geste porte à croire que l’absence d’identité de l’endroit, qui avait du attirer là l’héroïne autant que le réalisateur, n’était que l’envers d’un désir de reconnaissance, et d’appartenance à un lieu et un peuple. Il ne viendrait à personne l’idée de raconter Orléans en commençant par : « Quelque part, en France, deux filles travaillent dans un night-club... » Ce serait ignorer l’étonnant découpage du film, le travail sur la ville réelle et l’imaginaire qu’elle suscite, la fiction et le documentaire. Lorsque le récit s’enferme, oublie un temps où il se déroule et pourquoi, le film se prête pourtant à un plus simple résumé. Sans doute la possibilité de situer un film « quelque part » est-elle un enjeu de taille pour le jeune cinéma français. L’existence d’un lieu encore indéterminé, peut-être nommable mais pas encore symbolique, commun mais pas absolument fonctionnel, appellerait des histoires possibles et plus nécessaires.

par Martial Pisani
mardi 18 décembre 2012