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The Hobbit: un voyage inattendu  de Peter Jackson

L’ultima sigaretta

4.3

Le numérique recouvre les panoramas de Nouvelle-Zélande comme autant de rideaux de fumée. Le latex envahit les corps du visage jusqu’aux pieds. Les prothèses prolifèrent, et le générique résume The Hobbit mieux qu’on ne saurait le faire ici : on y trouve littéralement cent fois moins d’acteurs que de techniciens. « Il y a très peu d’humains dans le film », raconte Peter Jackson, faisant alors référence à l’espèce humaine par rapport aux autres espèces qui peuplent l’imaginaire de Tolkien : nains, orques, elfes... La majorité des personnages n’existe qua dans la littérature nordique. Mais la phrase peut se lire dans un sens plus sournois : tout cela manque d’humanité. Le numérique a ses beautés ; pas ici. La 3D creuse un abîme entre chaque personnage, les isole sur leur niveau d’image. Derrière les acteurs, même un massif de fleur a l’air factice. Aucun contact, jamais. Juste des cartes postales sur le présentoir d’une boutique pour fans. On raconte que Ian McKellen, dans le rôle du sorcier, a éclaté en sanglots nerveux lors d’une séquence où il devait jouer seul dans une pièce verte avec des interlocuteurs à venir : « Ce n’est pas pour ça que je suis devenu acteur ! ». S’il est de retour, c’est que l’histoire est la même que dans Le Seigneur des Anneaux : un sorcier (Gandalf, joué par McKellen) doit aider un roi à recouvrer son royaume. S’ensuivent promenades en forêt, alpinisme, après-midis poney, décapitations. A Viggo Mortensen succède un Richard Armitage réduit, et ses 12 suiveurs petits. Devinez quoi ? Un film avec 13 nains est aussi laborieux qu’il en a l’air. Pas de miracle. Tolkien avait écrit The Hobbit en 1932, bien avant d’entamer Le Seigneur des Anneaux. Il avait certainement d’excellentes raisons d’abandonner son projet d’origine, qui fut finalement mené à bien pour le plaisir de ses enfants. De la même manière, Peter Jackson avait abandonné The Hobbit. Convaincu d’avoir joué de bout en bout tous les morceaux offerts par la partition de la Terre du Milieu, il prévoyait de céder sa place à un nouvel interprète, Guillermo del Toro. Le morceau serait le même, mais on y trouverait au moins quelques nuances nouvelles. Las, les aléas administratifs eurent raison du réalisateur mexicain, et c’est Jackson qui se retrouva lancé dans le « voyage inattendu » du titre, semblable au Hobbit que l’on vient arracher de force de son terrier. Le manque d’enthousiasme est d’ailleurs l’un des grands thèmes du film, mimant au détail près l’aventure de Jackson. Il faut voir Bilbo signer au bas d’un contrat sa présence dans l’histoire. L’intitulé de son rôle est révélateur : il est le cambrioleur. Au moins, c’est honnête.

Pour feindre l’excitation, la caméra s’agite, voudrait donner le vertige mais provoque – on en a fait l’expérience – des nausées (le prologue est éprouvant, particulièrement en 3D). Dans son univers presque aussi artificiel que celui du Tintin de Spielberg, Jackson filme tout comme en performance capture : la caméra sans poids oscille comme herbe au vent même dans les scènes où elle est censée rester fixe. La performance capture reste faite pour les plans séquences, pour être lancée, comme sur un grand 8, sur de longs rails virtuels : la vitesse lui fait trouver sa fluidité. Dans les scènes statiques, la caméra flotte, s’encombre d’horripilants micro-travellings. Etrangement, à deux reprises, la surenchère porte ses fruits. Ainsi de la ridiculement longue séquence finale peuplée d’aigles géants, où la 3D retrouve quelque efficacité. Ou du dragon éveillé en sursaut dont l’œil occupe soudain tout l’écran. Mais en fait d’œil, à présent, il ne s’agit plus que de se le rincer. Ainsi, également, de la longue scène de théâtre entre le héros et Gollum, créature numérique d’une perfection unique dans le film – on le sent là, vraiment là, pas seulement scotché sur l’image. Scène de théâtre car, pour une fois, la caméra se pose pour de bon, laisse jouer les acteurs. Dans une grotte semblable à un opéra désert, Andy Serkis – l’homme derrière l’image – incarne un fantôme d’une bizarrerie dont on se gorge comme d’une bouffée d’oxygène au milieu d’un film obsédé par le respect de règles qu’il a lui-même établies, poli au point de se résigner à ne surtout jamais surprendre. La douleur du personnage soudain séparé de son doudou, l’anneau, constitue le seul pic d’émotion du film – coupé par un montage malheureux. JJ Abrams, Rian Johnson, n’importe quel jeune cinéaste encore amoureux de son support n’aurait pas laissé ainsi retomber la tension, ou pris le risque de diluer ainsi la violence de l’événement. La perte de ce que l’on a de plus cher est le véritable cœur du film. Les nains parasites ne font office que de chair à jeune public, tout juste bons à roter et attendrir. Le cœur de l’histoire, c’est cette séquence où Gollum perd l’anneau qu’il aime tandis qu’en parallèle, le sorcier Gandalf pense avoir perdu le hobbit qu’il aime, dont il avoue ne l’avoir apporté avec lui que pour vaincre la peur. C’est de fétichisme qu’il est question dans The Hobbit : on trouve un objet (anneau, hobbit ou trilogie), et on le chérit, on le préserve, on le reproduit. Plus que de fétichisme : d’addiction. Addiction de tout le monde à son « précieux » qui, visiblement, nuit gravement à la santé mais qu’on ne peut plus quitter après l’avoir essayé. Ultima sigaretta inlassablement changée en dernier épisode de la saga. Encore un. Un autre encore. Toujours, un nouveau dernier. Et encore.

La musique ne fait que souligner le prétendu plaisir de retrouver ce qu’on a déjà vu et déjà entendu, sans jamais prendre le risque de déformer quoi que ce soit. Grand ami de Peter Jackson, Georges Lucas s’est fait détester par les fans lorsqu’il relança, avec Star Wars I et Indiana Jones 4, d’anciennes franchises. Il avait au moins pris le risque de décevoir en commandant à John Williams de nouveaux thèmes, en se retenant de donner l’illusion qu’on était retourné à l’âge d’or rien qu’en reprenant l’orchestre là où il l’avait laissé : on n’entend pas une seule fois, dans Indiana Jones 4, la célèbre marche. Jackson l’a compris : son public se contentera d’illusions. Il n’est plus aujourd’hui que montreur de singes savants, patron de cirque : tout ce qui avait constitué le plaisir de la première trilogie, de Gollum aux aigles géants, en passant par l’histoire du roi déchu et l’ambiguïté suave de la reine Galadriel, effectue son tour de piste et repart. The Hobbit, empêtré dans l’hommage au Seigneur des Anneaux, s’assure de la transition entre l’ancienne trilogie et la nouvelle, ce dont Georges Lucas s’était privé, égarant son public. Jackson effectue le trajet inverse de la saga des étoiles. La première trilogie Star Wars était toute de naïveté, soap opera dont on regrette parfois, aujourd’hui, les dérives puériles. Avec la trilogie qui s’ouvre en 1999 et se clôt en 2005, Lucas tire de son conte naïf une fable politique de grande ampleur, un soap opera plein de second degré aux accents de tragédie. Si Le Seigneur des Anneaux rencontra un tel succès, c’est qu’il était pourvu de ce second degré qui permettait à ceux qui se moquaient des nains et des trolls de s’intéresser quand même à l’univers, aux personnages, à l’intrigue. The Hobbit se contente de montrer nains, trolls et elfes dans un plaisir qui est celui que l’on appelle le plaisir « geek », fondé sur la reconnaissance, non sur la découverte. Une fois qu’on a reconnu l’image et qu’on a pu en observer tous les détails, le travail d’orfèvre sur la figurine toute neuve, on se demande à quoi sert cette nouveauté, ce qu’elle soutient, ce qu’elle défend, et il n’y a que du vide, deux fois plus d’images pour couvrir deux fois plus d’ennui. Considérer que ceux qui ont aimé Le Seigneur des Anneaux ne peuvent qu’aimer The Hobbit, et que ceux qui n’aimaient pas n’aimeront pas plus, c’est considérer que Le Seigneur des Anneaux n’était déjà rien d’autre qu’un plaisir geek, et que Jackson pourrait être constamment mauvais qu’on ne s’en rendrait même pas compte – c’est à peu près ce qu’on peut en dire de pire.

par Camille Brunel
mercredi 19 décembre 2012

The Hobbit: un voyage inattendu Peter Jackson

États-Unis - Nouvelle Zélande ,  2012

Avec :Ian McKellen (Gandalf) ; Martin Freeman (Bilbon) ; Richard Armitage (Thorin) ; Ken Stott (Balin) ; Graham McTavish (Dwalin) ; William Kircher (Bifur/Tom Troll) ; James Nesbitt (Bofur ) ; Stephen Hunter (Bombur) ; Elijah Wood (Frodon) ; Hugo Weaving (Elrond) ; Cate Blanchett (Galadriel) ; Andy Serkis (Gollum).

Durée : 2h45.

Sortie : 12 décembre 2012.

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