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#4 La famille, tu l’aimes ou tu la butes

Favori du public à Belfort, Everybody in our family est une comédie qui ne dit pas son nom, malgré un titre aux accents de soap opéra. Marius, un quadragénaire, sosie roumain de Bernard Bénoliel, se réveille dans un petit studio, boit quelques gorgées de la bouteille d’eau posée à côté de son lit, pisse l’alcool absorbé de la veille. Le film semble démarrer comme beaucoup de films roumains récents. On attend le portrait d’un célibataire endurci en galère financière, accompagné d’une description périphérique de la Roumanie d’aujourd’hui, celle d’après Ceausescu. La méthode est souvent répétée, seuls changent la recette et ses résultats. Constante : apparence de plan séquence qui dissimule les raccords dans des mouvements trop appuyés, mise en scène en espace clos, action feignant de s’accomplir en temps réel. Ici : caméra à l’épaule traquant les moindres déplacements du protagoniste. Après la visite chez les parents, on peut douter de la nature véritable du projet. D’abord badine, la discussion entre le père et son fils dérive sur un sujet sensible. Divorcé, Marius est père d’une petite fille dont la garde lui a été retirée sur décision du juge. Son ex-femme, qui a refait sa vie avec un écrivain médiocre, garde jalousement l’enfant chez elle et empêche tout contact avec le père. Lorsque ce dernier projette de passer quelques jours de vacances avec elle, la mère refuse et porte plainte contre lui pour coups et blessures envers son compagnon. Le ton monte, à partir de rien, et précipite le rythme d’une mise en scène devenue soudain nerveuse. La limite point dans la conclusion de cette longue scène : la surenchère conflictuelle est la seule suite possible lorsque le dialogue est rompu – une issue imposée par un schéma quasi-systématique.

Prévisible ? On devine rapidement, physiquement, que la caméra va rester dans la maison pendant un bon moment, qu’elle n’ira guère plus loin – tout le projet est contenu dans la clôture, la durée des situations, et la tension qui peut naître d’un pareil enfermement. Ce qu’on ignore en revanche c’est jusqu’où le film va aller. Un tel doute pourrait rendre le projet vraiment pénible. Mais Marius, qui s’énerve aussi vite qu’il parle et emploie avec la même ardeur les langues anciennes et le langage des poings, est un beau personnage. Le père qui veut récupérer sa fille est prêt à cogner et séquestrer le nouveau compagnon de sa femme. Il est déterminé à aller loin. Jusqu’où ? Pour quelle fin ? Construite autour d’une psychologie incontrôlable, la mise en scène s’établit pourtant à distance paradoxale de ce qui pourrait devenir une double prise d’otage. Everybody In Our Family viserait à la fois le réel et le choc – ce qu’avait raté précisément A Perdre La Raison de Lafosse, enterrement de première classe sur cette idée désormais galvaudée du naturalisme à la française. Il pourrait être, justement, un film français des années 90, un de ceux qui veulent encore filmer le « réel », sans artifice de mise en scène, en suivant le rythme de ses comédiens et de son canevas de départ – les injures que Marius adresse à son ex-femme rappellent la manière qu’avait Desplechin de revisiter les scènes d’humiliation des films de Bergman. Un étirement du temps qui serait à la fois indiscutable et prenant, presque trop juste. C’est un peu le problème : on avance à tâtons mais on en sait déjà trop (la scène avec les parents nous a déjà tout dit). En riant, mais pas assez pour voir se développer une franche comédie.

par Thomas Fioretti, Arthur Mas
vendredi 21 décembre 2012

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