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Django Unchained  de Quentin Tarantino

Dix notes (pour une tête)

6.4

#2
Dans son ensemble, l’opération est simple : Siegfried et l’esclavage. C’est-à-dire un mélange de mythe et d’Histoire. Sergio Leone avait déjà tenté la synthèse dans Le bon, la brute et le truand, d’après Tarantino le plus réussi de la « Trilogie du Dollar » qui à son tour est, toujours selon le cinéphile du Tennessee, le plus beau trio de westerns de tous les temps. Le western spaghetti est essentiellement un peplum où le poncho a remplacé la tunique. Les protagonistes sont des héros, des demi-dieux qui traversent la terre juste avant la fin de la préhistoire, mus par un but aussi concret qu’hyper-abstrait : le dollar. On est donc étonné de voir soudainement le bon et la brute entrer dans un camp de prisonniers nordiste, et y retrouver le truand. Ou de voir ce dernier participer à la prise d’un pont par l’armée sudiste. Le temps d’un verre, le mythe et l’Histoire se croisent. Puis c’est chacun pour soi. L’un est l’affaire de héros, l’autre de masses. Mais il s’agit moins chez Leone de faire ou de refaire l’Histoire que de donner une philosophie de l’Histoire : une image de la guerre qu’on puisse appliquer à n’importe quel conflit et n’importe quelle époque. Tarantino, lui, tente quelque chose de plus sournois et de plus ambitieux à la fois. Il place l’action du film avant les grands événements de la Guerre civile américaine. Et dans le film l’Histoire n’apparaît pas comme une fresque, comme on le dit souvent, comme un grand tableau romantique occupé par une foule de guerriers. Dans Django Unchained, l’Histoire n’est pas événement. Il s’agit plutôt d’un travail sur les décors, sur le jeu des acteurs et en particulier sur la langue. Le réalisme du film repose entièrement sur certains détails : les masques cynégétiques des esclaves, l’accent et l’argot du Sud essentiellement. Le patron d’une exploitation de coton, interprété par Don Johnson, se fait appeler Big Daddy par ses esclaves domestiques : certaines expressions valent ici plus qu’un long récit. Pas une fresque donc. Plutôt un instantané qui doit plus à Ford qu’à Leone l’idée que l’histoire d’une nation se raconte avant tout par ses mœurs quotidiens.

#4
Sans vouloir donner raison à Spike Lee, qui s’agite sur le mot nigger comme un Lanzmann quelconque, le défilé des victimes en révolte commence à devenir suspect. Révolte qui a toujours le même visage, qu’il s’agisse de femmes, de Juifs ou de nigger : moins celui de la violence que celui de la vendetta et du machisme. Juif, femme, nigger... les personnages de Tarantino sont comme les surprises de l’œuf Kinder. Ils ne servent qu’à vendre le chocolat qui les entoure.

#4 bis
De Kill Bill à Django Unchained la femme est passée du statut d’héroïne virile à celui de potiche en larmes. Tarantino ne fait que s’inspirer de la tradition de Siegfried, où Broomhilda/Brünhilde est une prisonnière en attente de son sauveur dira-t-on. Rien n’obligeait cependant Tarantino à se tenir à la lettre du mythe. Le western, c’est vrai, n’accorde à la femme que les rôles de prostituée ou de vierge en danger, mais, encore une fois, rien n’obligeait Tarantino à être fidèle à la règle. Il aurait pu s’inspirer de diverses exceptions : Duel au soleil, Johnny Guitar, Il était une fois dans le Ouest...

#5
Django et Schultz sont arrivés à Candiland. Schultz organise les retrouvailles : une porte s’ouvre, Broomhilda se retrouve devant Django. Vaincue par l’émotion, elle s’évanouit. Plus tard, lorsqu’elle sert à table, elle feint l’indifférence. Stephen (le seul personnage intéressant du film, intérprété par un Samuel L. Jackson jamais aussi grand depuis Incassable), la soupçonne de connaître Django, et révèle au négrier Calvin Candie le complot ourdi contre lui par Schultz : « That motherfucker ain’t here to buy no mandingos. He wants that girl. » Ce qui fait de Stephen un excellent psychologue. Pour sûr, meilleur que son patron blanc. Mais est-ce que Tarantino est, quant à lui, un bon psychologue ?

#7
Tarantino nous a habitués à des grands monologues accompagnés de séances de chirurgie. Celui de Carradine dans Kill Bill 2, à propos de la nature extraordinaire de Superman, en est l’un des plus célèbres. Il rime avec un passage de Django Unchained. Carradine parlait et brassait un couteau comme s’il dirigeait un orchestre. Ici armé d’une scie, DiCaprio expose ses théories de phrénologie positive à l’aide d’un crâne ayant appartenu à un vieux serviteur de Candyland. Dans les deux cas, il s’agit moins d’analyser un comportement que d’explorer une logique trop binaire : pourquoi La Mariée, aka Black Mamba, même déguisée en mère et épouse, reste t-elle un killer sans pitié ? Pourquoi Old Ben, l’esclave, alors qu’il a eu la gorge de son patron à disposition de son rasoir trois fois par semaine pendant cinquante ans, n’en a t-il jamais profité ? À savoir : comment peut-on être autre chose que ce qu’on est ?

#6
Ce crâne, on l’avait déjà vu. Tarantino lui parle souvent, avant de le mutiler. Il avait perdu ses oreilles dans Reservoir Dogs, explosé dans Fiction Pulpeuse, été coupé du reste du corps dans Kill Bill 1 et explosé à coups de pied dans Boulevard de la mort ; gentiment décoré d’une croix gammée dans Inglourious Basterds... Film après film, Tarantino invente à son honneur un monologue à chaque fois différent, à cet invariant près qu’une logique binaire revient toujours évoquer un vague parfum de Shakespeare : être ou ne pas être. Le crâne est moins le bouc émissaire des victimes que celui de la rhétorique propre à Tarantino : Une chose ou bien l’autre. « D’une part (in one hand) je suis contre l’esclavage. Mais, d’autre part (in the other hand), j’ai besoin de ton aide, et si tu n’es pas en position de refuser, tant mieux... »

#6bis
À travers le serviteur Old Ben de M. Candie, Tarantino se plait à évoquer le célèbre crâne du bouffon d’Hamlet. On peut, plus modestement, penser encore une fois à Leone. À sa fameuse dialectique expéditive, qui n’est rien d’autre qu’une simple alternative – dead or alive – qu’il appliquait volontiers au jeu d’Eastwood, fort à ses yeux puisque limité à deux expressions : avec ou sans le chapeau. Tarantino, on le sait, fonctionne aussi comme un disjoncteur ; mais, contrairement à Leone, il semble considérer le caractère rudimentaire de ses réflexes avec bien peu d’humour. Pourquoi, sinon, s’en prendre au crâne avec autant de ténacité ? Si l’on voulait être psychologue, on pourrait suggérer que ce crâne et ses alvéoles symbolisent les limites de sa propre pensée, celles qu’il s’efforce d’outrepasser. Sans succès.

#8
Le défaut principal de Django Unchained n’est pas le manque de psychologie, qu’une logique ampoulée peine à remplacer. Ce manque de psychologie serait plutôt le problème du cinéma de Tarantino en général, son objet. Et la raison pour laquelle, au fond, il ne s’agit pas d’un cinéma très important. Le problème de Django Unchained est qu’il s’agit d’un film gras, où le temps, plutôt que de couler, suinte, s’attarde sur ses morceaux de bravoure, sur les caprices de son scénario, avec une complaisance d’autant plus onctueuse qu’elle est sans objet. À moins de trouver que Tarantino s’intéresse vraiment à l’Histoire, aux juifs, aux noirs, aux femmes... [cf. #4]

#9
Tarantino a déclaré en substance, au moment de Boulevard de la Mort : « Quand je fais une scène de poursuite, je veux qu’elle soit la meilleure jamais réalisée ». Cette obsession engloutit son talent. Dans Boulevard de la mort elle pesait déjà lourd. Comme une hypothèque, elle grevait des images censées au contraire suggérer l’évasion, la vitesse, la liberté. Dans Django Unchained, elle écrase son propre héros avant même qu’une chance ne lui soit donnée de nous plaire, Tarantino nous l’imposant d’emblée en étalon sans mystère et sans humanité.

#1
Un historique du cinéma de Tarantino pourrait s’écrire qui porterait uniquement sur les objections qui, film après film, ici et là, se sont levées contre lui. Ces objections, dans la plupart des cas, ne sont pas heureuses. Ce n’est donc pas sans embarras qu’on intègre le club des dénigreurs de Quentin Tarantino et cela par la porte de ceux qui, par ailleurs, l’ont admiré.

par Eugenio Renzi
mercredi 23 janvier 2013

Django Unchained Quentin Tarantino

États-Unis ,  2012

Avec : Jamie Foxx (Django) ; Christoph Waltz (Dr. King Schultz) ; Leonardo DiCaprio (Calvin Candie) ; Kerry Washington (Broomhilda) ; Samuel L. Jackson (Stephen) ; Jonah Hill (Le régulateur) ; Don Johnson (Spencer "Big Daddy" Bennett) ; Walton Goggins (Billy Crash).

Durée : 2h44.

Sortie : 16 janvier 2013.

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