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Pas très normales activités  de Maurice Barthélémy

Bukkake sur l’amateur

3.7

Comme Norman Thavaud, tu as 25 ans. Comme Norman Thavaud, tu joues du ukulélé. Comme Norman Thavaud, tu portes des lunettes à montures noires. Norman est normal. Il est un ado au physique si anti-cinégénique qu’il en a fait un atout. Filmées dans son salon, ses vidéos (souvent drôles) font plus de vues sur YouTube qu’Astérix et les Bretons dans le monde entier. Comme Norman Thavaud, la célébrité te prend de court. On t’offre un rôle au cinéma. Produit par la Paramount. Tu as fait des études de cinéma, donc tu penses : Indiana Jones. Réalisé par Maurice Barthélémy. Tu penses aux Robins des Bois qui te faisaient rire dans les années 2000. Tu acceptes. Quelques jours plus tard, tu incarnes un jeune type qui emménage dans la Creuse avec sa copine, l’insupportable Stefi Celma, aussi drôle que ta cousine Bérangère qui plombe l’ambiance aux fêtes de famille.

Tu te retrouves sur le plateau de tournage parce que Maurice Barthélémy est le roi du pitch. Qu’il est allé voir ses producteurs, leur a vendu tes millions de vues sur YouTube, ta une des Inrockuptibles, et son désir de tourner le premier film français sur le mode du found-footage. Barthélémy, auteur de Papa et de Low Cost, admire le cinéma américain plus que tout autre. Tu le sais parce que tu l’as croisé à une projection de Mission : Impossible 3 en 2006, et qu’il t’avait raconté que ça lui donnait envie de faire des films. D’ailleurs il aurait voulu tourner Human Bomb, un film sur une prise d’otages, ça ne s’est pas fait. Aujourd’hui, il tente de tourner son Cloverfield dans la Creuse, son Projet Blair Witch au parfum de Fémis. Ta copine se retrouve à fumer pour combler le vide ; ton réalisateur se donne le premier rôle, et fait semblant de ne s’intéresser ni aux Oscars, ni à Cannes, ni à aucune forme de reconnaissance du milieu – on appelle ça faire de nécessité vertu. Loin des found-footages US, mines d’inventivité, Pas très normales activités ne ressemblera même pas à l’adaptation de tes vidéos au cinéma, plutôt à l’adaptation au cinéma de n’importe quel film amateur tourné au milieu des champs – mais ça, tu ne le sais pas encore.

Tu fais ce qu’on te dit. Tu suis les directives. Tu trouves plutôt bonne l’idée qui consiste à donner dans le méta-, à raconter l’histoire d’un jeune gars qui tourne des vidéos sur YouTube, a fait des études d’audiovisuel, et se retrouve dans une maison hantée. Hantée par des cochons fantômes. Ça ne te fait pas tellement rire, mais tu n’es plus chez toi et, sorti de ton salon, ce n’est plus à toi de décider de ce qui est drôle. Enfin, tu te débrouilles pour caler quelques moments d’improvisation, qui feront respirer le spectateur. Mais tu n’oublies pas que tu débutes, dans l’ensemble, tu fais ce qu’on te dit. Sauf que tu n’es rien d’autre que la liberté de tes vidéos. Essayer de te récupérer, c’est te dénaturer.

Barthélémy se donne le rôle d’un réalisateur porno amateur. Il décide de te filmer, avec ta copine, quand vous dormez. Il te fait faire des tests lumière. Il te parle dans le film comme il te parle sur le plateau – avec cette sorte de méchanceté second degré qui constitue les personnages comiques en short et en bob depuis les navets des années 80. Quand il te demande d’imiter le cochon, tu n’as pas à te forcer pour être gêné. Tu pense très fort à cette scène d’Il n’y a pas de rapport sexuel où HPG, réalisateur porno, convainc un débutant d’accepter de se faire sodomiser pour les besoins d’une scène. Ton HPG à toi veut finalement te faire sauter dans une fosse septique. Tu hésites. Tu obéis. Nouveau-venu d’internet dans le grand milieu du cinéma, tu t’es bien fait bizuter. Mais tu t’éloignes quand même, à la fin, vers le bout de la ruelle sombre de ton premier film, abandonnant à ses mimiques ton mentor graisseux.

De ce premier film, on retiendra tes quelques secondes d’improvisation, ta liberté de langage qu’aucun jeunisme ne saurait imiter, et un gag. Ta copine sert un thé à Barthélémy, qu’il recrache aussitôt. « Vous n’aimez pas ? », « Si », affirme le réalisateur, sous-entendant qu’il vient de recracher pour le plaisir, avec un sérieux du meilleur effet. Les films sans idées sont les plus honnêtes, n’ayant d’autre matériau que l’histoire de leur fabrication. Ce gag, c’est Barthélémy, c’est toi aussi. On vous a fait avaler de la merde, vous avez fait semblant d’aimer.

par Camille Brunel
samedi 2 février 2013

Pas très normales activités Maurice Barthélémy

France ,  2012

Avec : Norman Thavaud (Octave Blin) ; Stefi Celma (Karine Leleu) ; Maurice Barthélémy (Thierry Musseau) ; Rufus (Levantour) ; François Bureloup (Gourvenec) ; Mauricette Gourdon (L’épicière) ; Michel Scourneau (Le pompiste).

Durée : 1h24.

Sortie : 20 janvier 2013.

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