JPEG - 110.5 ko
spip_tete

El Estudiante  de  Santiago Mitre

Encore l’âge d’apprendre

5.9

À peine sorti de la salle, on s’interroge sur son curieux sous-titre : « Récit d’une jeunesse révoltée ». En 1h50, il n’est pourtant pas vraiment question de révolution, à peine davantage de militantisme. Pas non plus de signes de colère sociale d’une jeunesse touchée par la crise ou le mal de vivre : tout au plus, de quelques vagues discussions en cours de fac sur Marx et la société capitaliste. Si révolte il y a, elle est intérieure et c’est celle qui amène Roque Espinosa (Esteban Lamothe) à se libérer de lui-même. Un processus de transformation d’un personnage dont les armes principales sont le dialogue et l’effort de concession, et que l’échec va peu à peu pousser à la fermeté qu’exige toute lutte contre la soumission à l’autorité.

Au milieu d’Après Mai d’Assayas, un ouvrier reproche à un cinéaste militant la forme bourgeoise plutôt que le choix d’un art libre et affranchi. « Un style pareil provoquerait un choc chez le prolétariat. Notre rôle est d’éclairer. » Bien que plus convaincant, le développement d’El Estudiante pose les problèmes d’un traitement scolaire. Dans le premier temps, le jeune homme est d’abord présenté comme un tombeur (il séduit facilement plusieurs filles) et éternel étudiant (il en est à son 3ème cycle, et a choisi celui-ci un peu par hasard). Après avoir dragué une jolie syndicaliste, il se retrouve au coeur de la campagne universitaire d’Alberto Acevedo (Ricardo Felix), un vieux routier de la politique qui brigue la présidence du rectorat. On passe de discussions de groupe en disputes, de cours magistraux en négociations en petit comité, scènes qui semblent coupées arbitrairement, donnant l’impression de ne pas être terminées ou de frôler l’anecdote. Empilée par un montage catalogue, la première heure donne plutôt la sensation d’être le point de départ pour un forum de discussion sociale, ou une invitation au sérieux d’un ciné-débat. Indécision renforcée par l’utilisation excessive d’un cadre flottant qui n’arrive jamais à se fixer sur quelque chose. Roque navigue, de salle de classe en réunion du bureau politique, sur la décision du chemin à suivre. Alors, Santiago Mitre et Pablo Trapero (ici scénariste) bétonnent : une voix off vient brosser le portrait des personnages principaux, en détaillant leur parcours, leurs aspirations, leur profil psychologique. Il prend, grosso modo, le pli d’une la forme « bourgeoise » décrite dans le film d’Assayas. Et donc, foncièrement, choisissent d’être plus estudiante que révolté.

La suite s’avère un peu plus intéressante. C’est la partie déceptive dans l’apprentissage de Roque. Le jeune homme n’étudie presque plus. Casé dans un poste d’enquêteur, il devient le bras droit du candidat Acevedo. Son rôle devient celui du négociateur du patron, le tampon dans les conflits ; son profil est clairement plus celui de l’habile parole sur le terrain que dans le développement de la théorie marxiste. Tentative de description de la bureaucratie politique, du lobbying et des alliances de circonstances. Les scènes s’allongent, et la tension atteint un léger pic dans l’ultime scène, qui use de la métaphore : Acevedo raconte l’anecdote incroyable d’un homme de plus de cent ans, coupé du monde, que l’on retrouve un jour en pleine santé. Tous se demandent comment il a tenu le coup aussi longtemps seul. La réponse vaut également pour Roque : s’il a survécu pendant une si longue période, c’est qu’il n’a jamais contredit personne. Le “non” final au service demandé par Acevedo est alors le seul acte de révolte, conclusion enfin autoritaire d’1h50 d’atermoiements, de concessions et d’échecs, d’esquives et de manigances.

Tardif, ce revirement vient à faire regretter que tout ce qui lui précède soit si laborieux. Bardé de prix un peu partout dans les festivals, El Estudiante est l’idée que peut se faire un spectateur consciencieux, cultivé, si possible de gauche, du produit bien écrit et correctement réalisé, d’un honnête cinéma d’auteur. Sa conduite explicative, studieuse, nous intéresse cependant moins que celle, plus aventureuse, proposée par le dernier Festival de Belfort, d’un autre beau film argentin, La Destrucción Del Orden Vigente d’Alejo Franzetti. Celui ci était son exact envers méthodique : enquête entêtante, difficilement lisible, lacunaire et lâche dans ses grandes lignes narratives ; une base de déconstruction du monde pour tout rebâtir, qui nous demande de réellement réapprendre, de prendre directement le chemin de la recherche personnelle, sans passer par les encombres administratives qu’imposent l’université.

par Thomas Fioretti
mercredi 13 février 2013

El Estudiante Santiago Mitre

Argentine ,  2012

Avec : Esteban Lamothe (Roque) ; Romina Paula (Paula) ; Ricardo Felix (Alberto Acevedo).

Durée : 1h 50.

Sortie : 23 janvier 2013

Accueil > actualités > Encore l’âge d’apprendre