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The Silver Linings Playbook  de David O. Russell

Bonheur aux vaincus

8,6

The Silver Linings Playbook (Happiness Therapy en VF) est ce que l’on a vu de plus précis en matière de rémission amoureuse depuis Comment savoir de James L. Brooks. L’histoire est toujours celle d’un homme renonçant petit à petit à reconquérir celle qui lui a brisé le cœur. Le piège consiste à en faire un geignard ou un lâche quand il faudrait montrer l’ambiguïté propre au désir de reconquête : la lâcheté du geste consistant à rêver de ressusciter le passé carbure au courage, à un espoir aveugle que l’on ne trouve que dans les survival movies, ces films où des héros voués à une mort certaine s’entêtent à survivre. Ne pas faire de l’amant éconduit un lâche, sans en faire un héros ; le représenter dans la complexité des assauts et des rechutes, des défaites et des renoncements victorieux, c’est tout l’art déployé par le genre de comédie sentimentale auquel David O. Russell a voulu se frotter.

Du réalisateur, on reconnaît tout de suite la brutalité, parfaite pour le sujet. La brutalité de la rupture tire du contraste avec les sentiments qui l’ont précédée une laideur qui pousse à la colère. C’est tout ce qui nourrit le cinéma de Russell. L’agacement face au réel quand il n’est pas à la hauteur. On se souvient du coup de boule asséné à George Clooney sur le tournage des Rois du Désert. De la fougue auto-destructrice de Christian Bale dans Fighter. Bradley Cooper est ici toujours à deux doigts de rendre coup pour coup à ceux qu’on lui assène. Comme Fighter, The Silver Linings Playbook se pense sur le mode du choc. Les raccords, les entrées dans les plans sont autant de gifles qui font avancer la rémission. Le choc est à la fois catharsis et appel à l’aide. On frappe parce qu’on est en colère. Sans cette colère, pas de réponse.

Au fond du trou, Pat l’amant déchu rencontre Tiffany, jeune veuve devenue nymphomane pour noyer son chagrin. Il lui sera finalement reconnaissant d’avoir tenté, pour l’atteindre malgré sa folie, de parler son langage. D’avoir tenté quelque chose de fou pour l’atteindre. Pat, c’est Bradley Cooper, à nouveau dans le rôle du drogué en guérison (Very Bad Trip, Limitless). Tiffany, c’est Jennifer Lawrence, nommée à l’oscar de la meilleure actrice, qui ne l’obtiendra peut-être pas mais le mérite, surpassant ici jusqu’à Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé, avec ce nouveau personnage féminin ravagé, toujours porteur de cette exaspération latente, derrière ses traits parfaits, déjà observée chez elle dans X-Men : le commencement et Hunger Games.

L’histoire est avant tout celle de deux individus en ruines tâchant par tous les moyens de se détourner d’eux-mêmes. Tiffany le sait déjà, mais l’applique mal : elle se donne, depuis toujours, aux autres. Pour elle, s’ouvrir aux autres, c’est apprendre à réclamer. Pat, en revanche, vit renfermé sur lui, n’a de mots que pour Nikki, son ex. Pour lui, s’ouvrir aux autres, c’est au contraire apprendre à ne pas réclamer. A écouter. Happiness Therapy raconte ainsi comment deux nombrils – chacun à un extrême du nombrilisme – apprennent à se mettre au service de l’autre. C’est la plus belle histoire possible, et Russell s’en empare avec la délicatesse qu’il faut – c’est-à-dire aucune.

Autour de Pat, peu de femmes, mais toutes tiennent un rôle crucial. Sa mère qui le tire de l’hôpital psychiatrique à l’insu de son père (Robert DeNiro, digne de son nom). Nikki, qui tire de son invisibilité un pouvoir immense. L’épouse d’un ami, par qui la rencontre de Pat et Tiffany s’opère. Et cette dernière, bien sûr, qui contourne l’aveuglement du héros en lui tenant le seul langage qu’il est prêt à entendre, ce qu’elle fait en acceptant de remettre la lettre qu’il a écrite à Nikki contre sa participation à un concours de danse. Ce que leur jogging commun n’a pas accompli, la danse y parvient peu à peu, et c’est pendant leur entraînement que d’autres sentiments s’insinuent en lui. Non pas l’un devant l’autre, ou côte à côte, mais face à face. Tiffany lui montre comme modèle une séquence de Chantons sous la pluie avec Gene Kelly et Cosmo Brown. Pur exemple de camaraderie. Le film de Stanley Donen revient peu à peu en mémoire pour une autre raison, celle qui substitue lentement dans l’esprit masculin la brune à la blonde. Le coup de théâtre qui révélait derrière l’image fausse de la blonde la vraie voix de la brune.

C’est ce qui arrive ici. Mais si l’homme tirait les ficelles dans Chantons sous la pluie, The Silver Linings Playbook organise une rencontre à mi-chemin. Dans le salon où se tient le concours, Pat a enfin compris le stratagème de Tiffany. Il sait qu’elle n’a jamais voulu remettre de lettre à Nikki. Pourtant celle-ci arrive bel et bien dans le public, peut-être pour le reconquérir, ou seulement voir de ses propres yeux son rétablissement. Croyant la partie perdue, Tiffany enchaîne les verres au bar. Pat parcourt l’assistance avec une lucidité et une clairvoyance nouvelles. Il la convainc de danser, et c’est un désastre exécuté avec une telle volonté que les juges n’ont pas le cœur de leur attribuer moins que la note moyenne dont ils ont besoin pour résoudre l’intrigue échafaudée autour d’eux. Tiffany s’enfuit, Pat la rattrape ; lui fait comprendre qu’il a compris et attendait le meilleur moment pour le lui dire. Il a fallu qu’il réapprenne à courir, pour lui-même et pour elle.

par Camille Brunel, Antoine Thirion
jeudi 21 février 2013

The Silver Linings Playbook David O. Russell

États-Unis ,  2012

Avec : Bradley Cooper, Jennifer Lawrence, Robert de Niro, Jacki Weaver, Chris Tucker, Anupham Kher, Shea Whigham

Scénario : David O. Russell, d’après le roman de Matthew Quick

Image : Masanobu Takayanagi

Musique : Danny Elfman

Montage : Jay Cassidy, Crispin Struthers

Producteurs : Donna Gigliotti, Bruce Cohen, Jonathan Gordon

Production : The Weinstein Company, Mirage Enterprises

Durée : 2h02. Sorti le 30 janvier 2013.

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