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House of Cards S01E03  de James Foley

Objet : This is no time for oratory

From : Frank Underwood

Si je vous écris aujourd’hui ce n’est aucunement pour m’excuser, ni même me justifier. Vous le savez bien, ce n’est pas mon genre. Ce serait plutôt pour éclaircir quelques points. Je conçois tout à fait ce que ma pratique de la politique peut avoir de choquant pour un spectateur ayant abusé dans sa jeunesse des films de Capra, ou même pour celui dont les yeux se seraient embués devant le machiavélisme gentil du récent Lincoln. Faire descendre de deux marches une figure politique de son piédestal pour mieux l’en faire monter de quatre, c’est un peu la technique de communication que j’avais tenté avec Peter Russo quand je voulais le faire élire gouverneur de Pennsylvanie. Hélas, comme vous le savez sûrement, j’ai eu moins de succès que Spielberg.

Pourtant, lorsqu’il le faut, je sais aussi jouer ce genre de cinéma. Avez-vous regardé l’épisode 3 ? Dans l’économie narrative de la série c’est essentiellement une digression. Interrompu au beau milieu d’une importante réunion, j’apprends par la télévision qu’à Gaffney, une jeune fille, malencontreusement distraite au volant par le Peachoid, monument à la gloire des cultivateurs de pêche, mais qui évoque fâcheusement autre chose aux esprits mal placés, s’est tuée dans un accident. Gaffney est ma circonscription et un vieux rival essaye de m’imputer la responsabilité du drame. Je dois contre-attaquer au plus vite.

Cette affaire n’est qu’un contretemps, dans une stratégie de conquête du pouvoir autrement plus importante et ce n’est d’abord qu’à contre cœur que je consacre mon talent si précieux à ce small ball crap . Mais pour le spectateur je décide d’en faire une démonstration, un exercice de style.

Après avoir sans succès offert à mon rival les habituelles « opportunités » pour le convaincre de renoncer à une déraisonnable action en justice, je dois, pour la première fois dans la série, subir l’épreuve du feu rituelle du cinéma américain : le discours devant une foule initialement hostile, progressivement retournée par la maestria de l’orateur.

Naturellement, je me révèle exceller à cet exercice. C’est un sans-faute. Rien ne manque : ni le geste spontané qui me fait renoncer au discours préalablement écrit pour pouvoir improviser librement, ni le storytelling basé sur ma propre expérience, ni le crescendo par lequel je débute piano et finis fortissimo devant des auditeurs étreints par l’émotion.

Au début de mon mail, j’ai évoqué Capra. La veille de mon départ pour Gaffney, au hasard d’un zapping entre deux parties de PS3, je me souviens être tombé sur James Stewart en nage, les cheveux en bataille. Le film s’appelait Mr Smith goes to Washington. Quand j’y repense aujourd’hui, c’est bien là que se trouve le modèle emblématique de ma prouesse oratoire, comme de la plupart de celles du cinéma américain.

Je n’ai pris le film qu’en cours de route : sur mon écran plasma, accusé à tort de détournements d’argent, Stewart serrait les poings en évoquant « le sang et les nerfs de cette démocratie que des hommes illustres ont offert à l’humanité. » Je dois dire que ce credo qui veut que n’importe qui puisse, grâce à la puissance transcendante d’une parole, s’adresser à la Nation, et lui faire retrouver le sens de ce que signifie être américain – autonomie, justice, compassion, tolérance –, cela m’a presque touché.

Je peux vous le confier : j’ai eu un instant quelques remords à imiter par calcul le feu sacré qui animait Jefferson Smith. Moi, lors de mon discours dans l’église de Gaffney, je confiais en aparté au spectateur, entre deux envolées lyriques ou tire-larmes, que je ne croyais pas un traître mot à ce que je racontais. Le dispositif, adopté dès le début de la série, prenait alors toute sa force puisqu’il soulignait le caractère presque sportif de ma prouesse, dont les témoins les plus précieux – ceux qui loin de toute crédulité pouvaient l’apprécier à sa juste valeur – n’étaient pas ces bigots rassemblés dans l’église, mais bien, devant leurs écrans d’ordinateurs, vous chers spectateurs.

Il faut bien en convenir, malgré les apparences House of Cards ne traite pas vraiment de politique, tout juste de politics comme décor, ou comme cadre de l’intrigue. À l’inverse, mon confrère démocrate, l’estimable Thomas Carcetti, incarnait lors de sa campagne électorale pour la mairie de Baltimore, cette dialectique implacable entre la volonté sincère de changer les choses, et la nécessité, pour pouvoir mettre ses projets en application, de transiger avec ses convictions. Tommy était plus dessalé que Jefferson Smith. Mais malgré tous les conseils que j’ai pu lui prodiguer, il croyait encore, les mains plongés dans la merde, qu’elles y servaient à quelque chose.

Pour vous faire comprendre ma vision de la politique, il faudrait encore vous citer une autre scène, qui fait en un sens pendant à celle de mon discours de Gaffney. À la fin de l’épisode 2, tandis que je sors de mon bureau du Congrès – j’ai réussi plusieurs coups de maître pendant l’épisode, je suis donc d’excellente humeur – un policier m’arrête et m’annonce qu’un forcené, s’étant vu refuser l’accès au bâtiment, a commencé à déchirer ses vêtements. Avec une assurance de grand seigneur, j’écarte le policier et me dirige vers l’énergumène, attaché à un poteau. Je m’accroupis à sa hauteur. Ses cris cessent. Il semble attendre de moi la réponse à une question muette qu’il m’aurait posée. Le fixant droit dans les yeux, je m’entends lui dire ces quelques mots : « Nobody can hear you. Nobody cares about you. Nothing will come of this. » Dans les années 30 ou 40, cet homme aurait pu être le héros d’un film de Capra : un Jefferson Smith, un Mr Deeds ou un John Doe. Dans mon univers, où tout se joue dans des couloirs reliant les bureaux de Washington à ceux des grands lobbies en passant par ceux des journaux, il n’y a pas de place pour les non-professionnels. Ceux-ci n’apparaissent que manipulés ou aphones. Et tandis que je fixe une dernière fois le visage hébété de cet homme, avant de m’en retourner tisser ma toile de chantage et d’influence, j’aperçois une larme qui coule sur sa joue. Même si je n’en laisse rien paraître, un sentiment de compassion m’étreint. Il a de bonnes raisons pour pleurer.

Yours sincerely.

Congressman Francis Underwood

par Pierre Commault
mercredi 27 février 2013

House of Cards S01E03 James Foley

États-Unis ,  2012

Avec : Kevin Spacey (Frank Underwood) ; Robin Wright (Claire Underwood) ; Kate Mara (Zoe Barnes) ; Michael Kelly (Doug Stamper) ; Corey Stoll (Patrick Russo) ; Sakina Jaffrey) Linda Vasquez) ; Kristen Connolly (Christina Gallagher) ; Constance Zimmer (Janine Skorsky).

Scénario : Keith Huff & Beau Willimon.

En streaming sur Netflix depuis le 1er février 2013.

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