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No  de Pablo Larrain

Ouvrez la parenthèse

8.5

Chili, 1988 : le régime de Pinochet vit ses dernières heures. Contrainte par sa constitution de réaffirmer son autorité, la dictature militaire organise un référendum qui pourrait aussi lui donner une légitimité. Elle veut maintenant s’arroger, et vider de sa substance, l’idée de démocratie. Une campagne télévisuelle se met en place : tous les soirs, le Oui et le Non ont chacun droit à un quart d’heure pour défendre leur cause. Mais pour imaginer chaque campagne, c’est à deux publicitaires de la même agence qu’on fait appel.

Très vite, le jeune Rene Saavedra (Gael Garcia Bernal) tente de convaincre ses commanditaires communistes, chrétiens démocrates et socialistes qu’exposer crûment sur les écrans domestiques la vérité du régime de Pinochet est une mauvaise stratégie. Afficher les crimes leur sera presque reproché comme s’ils en étaient eux-mêmes responsables. La télévision n’admet que la loi du spectacle, de la sympathie, du bonheur à même d’emporter l’adhésion. S’inventent alors des hymnes rassembleurs sur le modèle de We Are The World, des typographies rondes entourées d’arcs-en-ciels, un avenir radieux où tout le monde portera des baskets fluos.

Cet avenir promis par la campagne du Non a bien vieilli. Le troisième film de Pablo Larrain sur la dictature de Pinochet, après Tony Manero (2008) et Santiago 73, Post Mortem (2010), revisite les années 1980 à travers les couleurs passées des archives de la campagne télévisuelle. Tournées avec une caméra vidéo d’époque, les images jouent à la fois le jeu des fausses archives et de l’usure d’un futur qui n’en finit pas d’advenir. Après le modèle Travolta qu’imitait Tony Manero, c’est du Marty McFly de Retour vers le futur que René Saavedra semble ici s’inspirer, lorsqu’à quelques reprises, sa silhouette courte et juvénile dévale les rues pavillonnaires de Santiago sur un skateboard. La trilogie que Larrain boucle avec No raconte comment le Chili s’est peu à peu conformé à la culture des États-Unis ; comment la nation a su renverser son dictateur mais n’a pas pu résister à l’impérialisme du Nord.

Amère victoire. Si les victimes du régime et leur progéniture – dont Saavedra, fils d’un exilé – ont compris qu’il fallait employer le langage des oppresseurs pour vaincre, c’est en acceptant délibérément de passer leur mémoire sous silence. Certes Saavedra met au cours du film de l’eau dans son vin, accepte ici qu’on mette en scène de vieilles paysannes, ou qu’on réinjecte là un peu de folklore ; il prendra de toute façon les couleurs du message publicitaire fédérateur. Le choix justifié par la fin de ne montrer aucun cadavre, ou de ne montrer la répression qu’à travers le filtre d’une petite histoire consensuelle, s’avère moins inoffensif qu’à première vue.

No n’est évidemment pas le premier film historique à concentrer sa reconstitution davantage que sur des éléments de décor, à contrefaire l’image même d’une époque. Mais il ne la renverse, pas comme par exemple Independencia, en message de révolte. Autant le regard du jeune garçon philippin était décidé, autant celui du fils de Saavedra est perdu et hagard. La particularité des films de Larrain est dans l’apathie qui recouvre peu à peu l’expression politique. Elle réside en l’occurrence dans le caractère indéfini de ce que l’image copie. Tantôt on croit qu’elle imite une telenovela, tantôt qu’elle se fait passer pour un document qui aurait été réalisé pendant la campagne, mais on n’oublie jamais qu’elle est un pastiche plus ou moins consenti. On renonce à l’identifier autrement que par la porosité qui s’instaure entre ces fausses archives et celles véritables de la campagne télévisée, entre un avenir de science-fiction et un présent désuet, et par l’identité de plus en plus évidente des messages adverses lancés dans une lutte purement auto-référentielle. En abandonnant la quête d’une vérité historique, cette campagne a ouvert une parenthèse esthétique qui ne s’est peut-être jamais refermée.

par Antoine Thirion
jeudi 14 mars 2013

No Pablo Larrain

Chili, États-Unis, 2012

Avec Gael Garcia Bernal, Alfredo Castro, Antonia Zegers, Marcial Tagle, Luis Gnecco

Scénario : Pedro Peirano, avec Eliseo Altunaga, d’après Antonio Skarmeta

Image : Sergio Armstrong

Montage : Andrea Chignoli

Producteurs : Juan de Dios Larrain, Pablo Cruz, Gael Garcia Bernal, Diego Luna

Production : Fabula Productions, Participant Media, Funny Balloons, Canana Films

Durée : 1h57. Sorti le 6 mars 2013.

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