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Spring Breakers  de Harmony Korine

Tristes tropiques, y’all

5.0

Dans un auditorium où un professeur donne une leçon d’histoire, une étudiante dessine un sexe sur un bout de papier et simule une fellation pour les yeux de sa voisine. Armées plus tard d’une masse et d’un revolver en plastique, elles dévalisent un restaurant. Plus tard encore, elles participent à des festins où le sexe est constamment simulé, jamais vraiment consommé.

On pourrait s’arrêter à cette évidence moralisante que le film de Harmony Korine met laborieusement en scène : le bikini est la véritable ceinture de chasteté de notre époque. Cette thèse va de pair avec l’énoncé du rappeur interprété par James Franco : cul et bikini, that’s what life is all about, y’all. Sentence qui tombe sur le spectateur comme une malédiction divine : tu n’auras que du bikini. L’horreur, y’all.

Pendant une minute trente, Korine épouse l’imaginaire du spring break – électro pataude, lycra fluo, ralentis gras sur chair dorée au soleil de Floride – et y prend un peu de plaisir. On s’était imaginé que ce film durerait une heure trente, provoquerait l’écœurement à force de séduction, la nausée à force de jouissance, assénant un geste aussi puissant et autiste que Trash Humpers il y a trois ans.

La proximité est forte entre les deux films. Les deux racontent un dimanche de la vie. Une humanité qui au lieu de vivre est condamnée à simuler. Ces ordures ne manquaient pas de panache. Rigueur et allure : sous-prolétaires, vieux, zombies, damnés, déchets de l’Amérique pavillonnaire. Rigueur et allure du film aussi, qui tenait d’un bout à l’autre un projet où la chair des corps et de l’image n’en finissent jamais de soulever le cœur.

Spring Breakers utilise la même métaphore d’humanité aliénée, mais il essaie de la vendre comme si elle était une histoire. Se relance alors sans cesse à la recherche d’un film ordinaire, qui finit par le devenir à coups de voix off pensive et de péripéties mafieuses. Dans le processus, il perd la charge subversive de Trash Humpers. Elle ne consistait pas à transformer l’eau en vin, en l’occurrence le lumpen pavillonnaire en révolutionnaire. Tout au contraire, dans son matérialisme vulgaire et imbattable : à montrer leur état véritable d’automates aliénés.

Ici Korine passe au matérialisme sophistiqué. Dans un montage liquide où le sexe n’advient finalement qu’en plongeant la tête sous l’eau et en se bouchant le nez, il tente de renverser les signes, d’enlaidir la beauté, de passer en douce une bande de pussy riotteuses dans un film pop vendeur. Bref, de mettre du rouge à lèvres sur ses trash humpers. Il ne réussit rien de tout ça, même la révolte féminine est simulée. Il finit juste par croire à sa propre fiction : au fait que l’image de ces quatre jeunes femmes en bikini détourne celle, Disney, à laquelle on associe ces comédiennes.

Comme si le bikini était incompatible avec l’érotisme des studios qui ont inventé Pocahontas. Alors que les images de Korine ne sont pas incompatibles avec celles de Disney, elles expriment exactement la même idéologie, elles jouent avec le même imaginaire masculin, elles suintent la même crainte moraliste, elles vendent le même suspense par le même tabou : la vierge va-t-elle, volontairement ou non, être salie  ?

On écrivait en octobre : « les années 80 reviennent. Et avec elles, le drapeau de l’audace artistique et de la sexualité débridée ; drapeau éminemment sympathique et absolument inoffensif pour l’ordre social existant (comme le montre l’affaire des Pussy Riot), mais qui invite la presse culturelle à s’asseoir à la table du débat politique. » On a vu arriver Korine – et, avec lui, la masse enthousiaste des admirateurs de la guérilla pink  ; tous ceux qui, avec le plus grand sérieux, s’appliquent à placer la révolte exactement à l’endroit où elle n’est pas.

Curieusement, heureusement, en même temps que Spring Breakers est sorti un film auquel on n’avait pas pensé, et qui de la révolution conservatrice fait à la fois un historique et un état des lieux. Véritable antidote aux images de Korine, dès son titre, il invite à dire ce qu’on pense des jeunes, des bikinis, des fours à micro-ondes, de la Floride, de tout ce qui est pink et de la presse cul-turelle : No, y’all.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
samedi 16 mars 2013

Spring Breakers Harmony Korine

États-Unis, 2012

Scénario : Harmony Korine

Avec James Franco, Vanessa Hudgens, Selena Gomez, Rachel Korine, Ashley Benson,

Image : Benoît Debie

Montage : Douglas Crise

Musique : Cliff Martinez, Skrillex

Producteurs : David Zander, Charles-Marie Anthonioz, Chris Hanley, Jordan Gertner

Production : Muse Productions, O’ Salvation, Radar Pictures, Division Films, Iconoclast

Durée : 1h32. Sorti le 6 mars 2013.

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