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Le Fantastique Monde d’Oz  de Sam Raimi

Le grand fugitif

6.3

Il y a trois histoires dans Le monde fantastique d’Oz. La première est spécifique au film de Raimi : c’est celle d’un Dom Juan prestidigitateur réfugié dans un monde onirique régi par trois femmes. Après la rédemption du séducteur et la fin de l’égoïsme, rideau. La seconde histoire est spécifique au mythe adapté : c’est celle du passage d’une technologie à une autre. L’Oz de Fleming (1939) fait passer Dorothy du Noir et Blanc au Technicolor ; celui de Raimi élargit le spectre historique et fait passer son magicien du théâtre forain au cinéma numérique. La troisième histoire est liée au studio Disney, séducteur universel, capable, depuis 1938, de faire glisser les mêmes histoires d’une technologie à une autre. Raimi joue sur tous les tableaux. Jouit de l’imagination du magicien, de la liberté du technicien, des dollars de Disney. Il s’en tire plutôt bien. Le film passe bien par les moments de molle morale propres aux films pour enfants, mais le tout semble regardé par un regard étranger plutôt bienveillant, et la rigueur structurelle de la narration n’a d’égale que la liberté visuelle déployée partout, à l’image du cadre lui-même qui, littéralement, se déploie lors de l’arrivée en Oz, étend ses limites jusqu’à toucher les bords de l’écran.

On le sait à présent, les films hollywoodiens à gros budget rendent mal en haute-définition. Prenez le blu-ray de Spiderman 3, de Sam Raimi : la ligne de démarcation entre acteurs réels et images de synthèse fait partie des détails qu’accentue la HD, qui renforce la perfection des images numériques à côté desquelles les acteurs passent pour des intrus. Ainsi le film de Sam Raimi complète-t-il une série de productions Disney axées sur l’interaction entre personnages réels et mondes de synthèse, composée de quatre films : le très beau Tron Legacy, le frustrant Alice au Pays des Merveilles de Burton et le triste John Carter. Comme sur le blu-ray, l’histoire est toujours celle d’un intrus (Mia Wasikowska, Garrett Hedlund, Taylor Kitsch, maintenant James Franco) projeté dans un univers généré par ordinateur, dont il devient le sauveur. Comme s’il fallait sans cesse se convaincre que le cinéma ne peut se passer de l’humain, repousser le spectre du film-Terminator autogénéré. Le monde parallèle d’Alice était pure rêverie, celui de Tron, pure technologie, celui d’Oz mélange les deux, raconte la confrontation entre deux technologies du rêve : la magie en direct (la prestidigitation de la séquence d’ouverture) et la magie différée des trois sorcières (différée parce que rajoutée après coup, numériquement). Oz raconte comment la technologie de la magie à portée de main d’homme l’emporte sur l’autre : le spectacle final, qui met en déroute les menaces planant sur Oz, n’est autre qu’une variation sur le sons et lumières des 20 ans de Disneyland Paris : hologrammes, feux d’artifice, etc.

Franco en Magicien d’Oz est une fois de plus le gangster de Spring Breakers s’exclamant, tout sourire : « Look at my shit ! », devant les habitants tout étonnés du rêve dont la magie s’incline face au spectacle de la science. Pas grand chose de plus à dire, pour l’instant, que l’émerveillement devant les nouveaux trucages, « great and powerful » pour reprendre les mots du titre en véo, développés pour le film et le parc d’attractions. Clins d’oeil à Blanche-Neige, à Alice, tasses, poupées et nains, tout est là, jusqu’à la promenade en nacelle sur un fleuve au fond duquel on imagine facilement un rail ; quant au générique d’ouverture, il se déroule à l’intérieur du logo Disney pendant une bonne trentaine de secondes : Le Magicien d’Oz est l’adaptation, au cinéma, d’une journée au parc. Le cinéma était à l’origine un stand de fête foraine parmi d’autres, entre la femme-poisson et, oui, le magicien.

Avant ce triomphe, Oz raconte le passage du cinéma solide au cinéma de l’image rajoutée : des planches de la scène carrée où se joue, en noir et blanc, une petite suspension éthéréenne, aux paysages animés en couleur et en Scope. On aurait pu s’attendre du coup à un sommet d’hyperréalisme, ce qui n’est pas le cas. Les trucages les plus aboutis (poupée de porcelaine, larmes tranchantes) côtoient des paysages imaginaires si éxubérants qu’ils perdent toute crédibilité. En blu-ray, on n’y croira pas une seconde. En 3D, sur grand écran, le spectateur se trouve plongé à l’intérieur d’une sorte de grandiose châtelet de marionnettes - ou une maison de poupées. Le magicien de Raimi est avant tout un charlatan. A travers sa lâcheté envers les femmes, qu’il séduit en leur répétant toujours le même mensonge et abandonne sans vergogne, le film fait sans cesse étal de sa propre facilité à mentir. C’est la quatrième fois que Disney se plie à la création d’un monde parallèle, l’exercice n’a plus rien que de très mécanique. Derrière l’apparente efflorescence des faux univers se tiennent, plus que jamais, de larges tréteaux sur lesquels sont tendus les fonds verts, les fonds bleus, que l’on a désormais l’habitude de masquer. L’ère de l’innovation est passée, voici venue celle de la poudre aux yeux. La présence de la ligne de démarcation entre le réel et le rêve, révélée par le blu-ray, récupère sa raison d’être : Oz est ce monde excessivement faux où l’homme tente de trouver sa place, de s’accomoder de la séparation.

Quand James Franco débarque en pays d’Oz, un lion menace de le dévorer. Un peu de fumée suffit à déjouer l’appétit du fauve. Ce lion, c’est la MGM productrice du film de 39, c’est Disney, c’est les studios. Le héros s’en débarrasse avec facilité. En 2007, Raimi et Verbinski étaient tous les deux à l’affiche de mastodontes de l’industrie, Spiderman 3 et Pirates des Caraïbes 3. Verbinski adaptait déjà Disneyland et s’en tirait avec panache, Raimi, lui, s’était laissé dévorer par ses producteurs. Avec Le monde fantastique d’Oz, il tient sa revanche, et devient l’égal de Verbinski : l’un des rares réalisateurs à avoir su dompter la bête Disney, la bête industrie, pour formuler une simple promesse de cinéma à venir.

par Camille Brunel
mercredi 10 avril 2013

Le Fantastique Monde d’Oz Sam Raimi

États-Unis ,  2013

Avec : James Franco (Oscar Diggs, le magicien) ; Mila Kunis (Theodora) ; Rachel Weisz (Evanora) ; Michelle Williams (Annie/Glinda) ; Zach Braff (Frank / Finley) ; Joey King (La petite fille en fauteuil roulant/China Girl) ; Tony Cox (Knuck) ; Bruce Campbell (Le chef des Winkies).

Durée : 2h 7min.

Sortie : 13 mars 2013.

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