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Effets Secondaires  de Steven Soderbergh

Des avant-dernières fins

7.1

1#
Dans quel monde se déroule Effets Secondaires ? Des halls d’hôtel, des cafétérias, des cages d’escaliers, des cabinets d’avocats et de psychiatres installés au sommet de gratte-ciels, des restaurants, des passages piétons. Des lieux fonctionnels, impersonnels. Même les appartements, décorés dans le style le plus froid, se confondent avec les bureaux où officient les personnages. Après The Girlfriend Experience il y eut The Informant !, Contagion, Haywire et maintenant Side Effects, des films qui, tout aussi éloignés soient-ils par leurs sujets, dévoilent des décors étrangement semblables. Des lieux de passage, qui semblent toujours témoigner d’une rapidité, d’une facilité d’exécution.

2#
Les façades d’immeubles qui ouvrent et ferment Effets Secondaires ne ramènent pas seulement en mémoire le générique de Panic Room. Elles renferment un motif, qui se propage à travers le film entier. Les trois fenêtres isolées par le mouvement de caméra inaugural, puis réintégrées dans le plan d’ensemble à la dernière image, donnent avec le chiffre 3 la structure ternaire qui domine la mise en scène. Le troisième couvert que la jeune femme dispose sur la table ne s’expliquera qu’avec la mention de l’enfant mort avant terme : « nous trois ». La famille comprend un fantôme aussi invisible pour nous que le père du jeune chauffeur de taxi haïtien sommé de s’expliquer devant le médecin interprété par Jude Law, et forme un trio aussi fictif que celui unissant Soderbergh à sa monteuse et son directeur de la photo attitrés, la première portant le nom de sa mère et le second celui de son père, l’un et l’autre n’étant que des pseudonymes du cinéaste.

3#
Effets Secondaires abonde en fausses pistes. L’insistance sur le profil déformé d’Emily dans la baie vitrée du bateau, la carafe de lait qu’elle apporte en pleine crise de somnambulisme, le prénom Madeleine qu’elle donne plus tard à la fille qu’elle n’a pas eu : le scénario offre beaucoup d’interprétations possibles à qui veut se souvenir d’Hitchcock. Purs ornements, ces détails en forme d’indices n’ont aucune incidence dramatique. Le cinéaste les abandonne, se refusant à jouer avec comme le fait encore de Palma.

2bis#
Dans Bubble (2005), une femme assassine sa collègue mais ne garde aucun souvenir de son geste. Dans Effets Secondaires , Emily assure avoir vécu un trouble similaire pour qu’on lui retire la responsabilité de son acte. Situation commune aux deux films, l’amnésie fait pourtant l’objet d’un traitement différent. Dans le premier cas, l’ellipse du crime accentuée par un fondu au noir interdit de se prononcer sur la culpabilité de l’héroïne jusqu’à la révélation finale : le film s’inscrit dans la tradition policière du whodunit décrivant alternativement les mobiles de trois suspects – la femme, l’ami, l’ex-mari. Tout autre est le découpage du second, qui montre sans ambiguïté le meurtre du mari de la main de sa femme mais dissimule les motivations de cette dernière. Un mystère persiste à la fin de Bubble, qui porte sur les intentions du criminel. Plus aucun dans Effets Secondaires , où chaque personnage tenu d’abord pour innocent se retrouve bientôt accablé par les soupçons de son entourage – trop d’interrogations sur les agissements réels des personnages, ce qui annule toute interrogation.

4#
La caméra de Steven Soderbergh se propose de filmer tous les côtés des personnages, mais leurs côtés seulement. Cette mise en scène de profil entretient délibérément une absence de mystère, et par là même d’issue. Impossible pour Emily de crever l’écran, de briser un miroir, ou même de lire autrement que littéralement l’inscription sur le mur du parking : EXIT. Le panoramique voyant qui accompagne sa sortie remarquée lors de l’unique soirée du film ne lui permet que de passer de l’autre côté d’une vitre, d’offrir son autre profil. « Effets latéraux » aurait peut-être été une meilleure traduction du titre original. Behind the Candelabra, le prochain – et dernier ? – film de Soderbergh indiquera peut-être une autre perspective.

5#
Il y a peu de bons interprètes chez Soderbergh. George Clooney, Don Cheadle, Julia Roberts et aujourd’hui Channing Tatum, autant de figures qui impressionnent par leur immobilisme et l’inamovibilité de leur plastique. Même les acteurs les plus intéressants d’Hollywood sont condamnés dans ses films à répéter leurs trucs. Le Matt Damon de The Informant ! rejouait inlassablement son numéro d’homme affairé, professionnel de la bonhomie ; Rooney Mara travaille ici sa voix éraillée et s’essuie au moins trois fois le nez du revers de la main, comme si la mauvaise habitude de l’héroïne de Millenium... ne pouvait désormais lui passer. Soderbergh est sans doute le cinéaste le plus attentif à ces automatismes de comédiens qui s’aggravent avec l’âge, le plus impitoyable aussi quant au vieillissement des stars, condamnées comme Catherine Zeta-Jones à geler définitivement leur expression – avec ou sans chirurgie.

6#
Il y a un jaune soderberghien, d’autant plus incontestable que S.S. est depuis ses débuts son propre directeur de la photographie. Essayé dans Traffic, repris et épaissi dans Contagion, ce jaune artificiel se confond maintenant inexplicablement avec la lumière du jour, si bien que la teinte de ce film presque entièrement diurne parait finalement aussi fausse que la couleur des cheveux de Vinessa Shaw.

7#
Depuis Che, l’écart se creuse un peu plus à chaque film de Soderbergh entre ce qui se reflète à l’image et ce qui se comprend, se développe réellement dans le scénario, que ce soit la victoire ou la défaite, la contagion ou la machination.

8#
Une émulation de moins en moins secrète réunit et oppose le réalisateur d’Effets secondaires et celui de Millenium.... Des deux, Soderbergh est sans doute le plus langien : ce n’est pas l’idée d’une coulée naturelle que sa mise en scène déconstruit mais celle d’une logique du champ contrechamp. D’un plan à l’autre ne reste qu’un hiatus.

7bis#
Comme les précédentes fictions de S.S., Effets Secondaires se présente d’abord comme une chaîne d’images. La séquence qui suit permet, chaque fois, de reprendre l’histoire au départ selon une nouvelle cohérence. Chaque fin possible constitue une nouvelle version du récit.

9#
Imaginez un cinéaste pour qui la perfection n’aurait pas de sens, pas même celui d’un repoussoir ou d’une ambition vaine. Il lui serait vite impossible d’espérer achever son oeuvre, son film, ou arrêter son plan.

par Arthur Mas, Martial Pisani
mardi 9 avril 2013

Effets Secondaires Steven Soderbergh

États-Unis ,  2012

Titre original : Side effects.

Avec : Rooney Mara (Emily Taylor) ; Jude Law (Dr. Jonathan Banks) ; Catherine Zeta-Jones (Dr. Victoria Siebert) ; Channing Tatum (Martin Taylor) ; Vinessa Shaw (Dierdre Banks) ; Ann Dowd (La mère de Martin) ; James Martinez (L’Inspecteur de Police) ; Polly Draper (La patronne d’Emily).

Scénario : Scott Z. Burns

Durée : 1h 46min.

Sortie : 3 avril 2013.

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