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Le désir n’a pas un objet unique, nous sommes chacun traversés par des désirs multiples qui s’entrecroisent et s’entrechoquent. D’emblée le monde de Sophie Letourneur apparaît comme pervers, au sens où il est sans cesse creusé par des données qu’il dissimule. Chaque élément se voit dédoublé, portant une part sombre et donnant au film sa saveur ironique. L’humour de Letourneur est aussi délicieusement teinté de mélancolie et rappelle les films d’autres jeunes réalisateurs français de sa génération, comme Guillaume Brac, dans Un monde sans femme, ou plus encore Justine Triet, dans le court métrage, Vilaine fille, mauvais garçon. Les personnages de ces films sont maladroits avec l’amour et le sexe, ce qui fait sourire, mais non sans tristesse, tant nos existences dépourvues de sublime sont ainsi dévoilées à l’écran.

Ainsi, Sophie, Camille et Carole se rendent en Suisse italienne, au festival de Locarno, présenter un court-métrage, Le Marin masqué. On pénètre doucement dans l’autofiction, Sophie Letourneur joue son propre rôle, tout comme Louis Garrel, Lolita Chammah et Louis-Do de Lencquesaing, baptisé P.A. Ce jeu instauré par Letourneur jette un soupçon sur tout ce qui nous sera montré par la suite. Dans quelle mesure ce film a-t-il une portée documentaire sur une frange parisienne des gens de cinéma ? Letourneur semble identifier un groupe humain spécifique au cours de cette manifestation de Locarno. Une diction, un style vestimentaire, une attitude corporelle quelque peu dégingandée, semble caractériser tous les participants, révélant ainsi un type humain, celui du trentenaire parisien qui travaille dans le cinéma d’auteur. Chaque élément poussé à son paroxysme recèle une dimension comique. La diction de Camille la rend tour à tour agaçante et attachante, tout comme l’idéalisme désabusé de Sophie. Cette impossibilité à identifier la vérité devient le fil conducteur du récit et crée une force comique.

La structure même de l’énonciation renforce ce sentiment de dédoublement du réel. Camille, Carole et Sophie sont dans un appartement parisien et se remémorent le festival. Ainsi, les événements sont à la fois montrés et racontés au spectateur, avec bien sûr de nombreux décalages comiques. Ce ressort humoristique n’est pas utilisé de façon systématique, ce qui permet au film de ménager des instants moins denses où affleurent un mal être plus sincère et moins caricatural. Au détriment de l’efficacité, Letourneur laisse pointer l’ennui qui permet au spectateur de quitter la simple distraction et de se laisser gagner par le vague à l’âme. Cet écart offre une ampleur aux Coquillettes et les distingue de l’esprit des séries féminines américaines comme Sex and the city, qui narre également la vie érotique sinueuse de trentenaires.

Tout semble se cristalliser autour du désir et le cinéma est relégué à un plan secondaire dans l’emploi du temps de nos festivalières, comme en témoigne la détresse de Camille contrainte d’aller voir un film lors d’une après-midi esseulée. Il y a ce que chacune voulait vivre, et ce qu’elle a vécu. Mais aussi ce que chacune prétendait désirer et ce qu’elle désirait vraiment. On pense alors à certains dialogues de Conte de printemps d’Éric Rohmer, où l’héroïne dit ne pas vouloir être embrassée alors que tout semble manifester le contraire. La parole des jeunes femmes n’est pas ici transparente. Il apparaît que notre propre désir puisse nous être inconnu. Camille embrasse Martin dès le premier soir, pour plaisanter, mais pour elle, l’affaire devient sérieuse, bien qu’elle ne l’avoue pas toujours. Mais on peut être surpris lorsque Camille, après avoir subi mille humiliations, se retrouve dans le lit de Martin et se refuse en pleurant. Camille rentrée à Paris dit encore espérer revoir Martin.

Si le réel n’est pas à la hauteur des fictions intérieures des jeunes femmes, un décalage existe entre un désir amoureux porté plus ou moins secrètement, et un désir sexuel revendiqué qui s’avère illusoire. Ainsi Sophie rêvait de ses amours à Locarno avec Louis Garrel, rencontré quelques temps plus tôt à la sortie de chez son psychanalyste, mais c’est par la caresse anale maladroite de P.A. que se termine l’aventure de la jeune cinéaste. Ces trentenaires désabusés du festival peinent tous à faire l’amour, même s’ils feignent d’en avoir envie. La belle Carole doit se jeter littéralement sur Luigi pour obtenir l’intérêt que lui refuse son compagnon à Paris depuis seize mois. Les soirées sponsorisées, qui constituent les temps forts du festival, révèlent l’ennui mondain et la difficulté à communiquer entre les sexes en vue de parvenir à un rapport sexuel. Cette incompréhension entre les individus, là encore, est fondée sur la multiplicité des désirs qui animent chacun, de façon plus ou moins consciente. On apprécie également le peu d’érotisme des scènes sexuelles inassouvies, facilitant l’identification du spectateur à ces antihéros de l’amour.

Alors ces coquillettes, cette denrée simple et essentielle que l’on a préparée si souvent au festival comme à Paris, finissent à la poubelle parce que finalement nous ignorons ce que nous désirons vraiment. En filmant les illusions et désillusions de ces rêveurs égarés dans les méandres de leurs désirs, Letourneur parvient à nous faire aimer ce type humain qu’elle identifie.

par Florence Andoka
mercredi 10 avril 2013

Les Coquillettes Sophie Letourneur

France ,  2011

Avec : Camille Genaud (Camille) ; S.L. (Sophie) ; Carole La Page (Carole) ; Julien Gester (Martin) ; Eugenio Renzi (Luigi) ; Louis-Do de Lencquesaing (P.A.).

Scénario : S.L.

Image : Antoine Parouty.

Chef monteur : Jean-Christophe Hym.

Ingénieur du son : Pascal Ribier.

Monteur son : Carole Verner.

Durée : 1h 15min.

Sortie : 20 mars 2013.

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