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La Belle endormie  de Marco Bellocchio

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10 Notes (sur Bella Addormentata)

8.0

Le 18 décembre, nous repassons La Belle Endormie au ciné-club Independencia. La séance aura lieu au Studio Luxembourg Accattone, à 20h30. Elle sera suivie d’une discussion avec Eugenio Renzi, co-auteur du texte et co-fondateur d’Independencia.

#1
Il y a deux belles endormies dans le dernier film de Marco Bellocchio. La première est une personne réelle constamment évoquée que l’on ne verra jamais. Elle s’appelle Eluana Englaro. Née en 1970 à Lecco et morte le 9 février 2009 à Udine, elle fut victime le 19 janvier 1992 d’un accident de voiture qui la laissa dans un état végétatif irréversible. À partir de 1999, témoignant qu’elle « aurait exprimé le désir de mourir, si elle devait tomber dans le coma », son père Giuseppe entreprend les démarches pour que son système d’alimentation artificielle soit débranché. La seconde s’appelle Rossa, rouge. Ce personnage de fiction provient de l’imagination ou des souvenirs de Bellocchio. C’est une junkie et une voleuse, une fille qui en a marre de vivre.

Rossa se réveille, au contraire d’Eluana. C’est au nom de cette dernière que les catholiques traditionalistes italiens se sont mobilisés avec une ardeur comparable à celle qu’une partie des français mettent aujourd’hui dans la lutte au projet de loi « mariage pour tous ». Pour interpréter Rossa, Bellocchio a choisi Maya Sansa, déjà nourrice (La Balia, 1999), puis brigadiste (Buorgiorno, notte, 2003) ; actrice ronde, solaire – soit dit sans offence : charnue. On peut trouver schématique l’opposition que le cinéaste propose entre la mort invisible d’Eluana et le reveil de cette étrange junkie pleine de vie. Mais ce n’est que le cadre, l’alpha et l’oméga, à l’intérieur duquel Bellocchio développe des figures nuancées, ébranlées, tiraillées entre un pôle et l’autre.

L’ensemble du tableau ne cherche pas à multiplier l’affaire Eluana en plusieurs situations exemplaires pour morceler la tension. Il n’esquive pas davantage la polémique autour de l’euthanasie. Tout comme son film, Bellocchio a un point de vue ferme sur cette question. L’auteur et l’oeuvre s’expriment dans les mots du sénateur Uliano Beffardi (Toni Servilo), un ex-socialiste devenu berlusconien. Confronté à la question de la vie et mort d’Eluana qui le touche personnellement, il retrouve l’orgueil de sa culture politique athée et rationaliste. Dans une allocution écrite pour le Sénat, il rend hommage au courage de Giuseppe Englaro. Au lieu de suivre l’exemple de beaucoup d’italiens pratiquant l’euthanasie dans le secret avec la complicité de certains médecins, Giuseppe a décidé de rendre public son choix et de porter sa position devant la magistrature. Cette « publicité » du débat est insupportable aux yeux de ceux qui s’opposent à la décision de la justice de laisser mourir Eluana.

Incapable d’avouer à sa fille qu’il a aidé sa femme à mourir, Uliano Beffardi admire la volonté de transparence chez le père d’Eluana. L’allocution répétée et préparée tout au long du film ne sera finalement jamais prononcée publiquement, interrompue à chaque fois et définitivement mise aux oubliettes à l’annonce de la mort d’Eluana. Le décès officiel d’Eluana met également fin à la discussion parlementaire cousue autour de cette affaire – énième projet de loi « ad personam » du gouvernement Berlusconi. Un moment de vie privée soudainement devenu public retourne en dernière instance dans la sphère intime entre un père et une fille : Giuseppe et Eluana, mais aussi entre Uliano et Maria.

Bellocchio a mobilisé entre temps une foule de personnages et construit un tissu dramatique complexe. En choeur et précis, le montage inaugural désigne chaque groupe et chaque personnage par l’attention qu’ils portent à l’écran et l’image. Devant sa télévision, la mère “divine” (Isabelle Huppert) prie à la fois pour le sort suspendu d’Eluana et pour celui de sa propre fille morte-vivante comme Eluana. Uliano regarde un fil d’information continu sur Eluana à la télévision, tandis que sa fille Maria (Alba Rochwacher) observe avec attention une vidéo Youtube dans laquelle un homme crie tel un tragédien sur scène : « Eluana, réveille toi ! réveille toi ! ». Dans les vingts premières minutes, l’Italie toute entière semble vouloir s’approcher le plus près possible du chevet d’Eluana. Bellocchio capte de manière très habile cet érotisme mystique qui n’est pas sans rappeler le début de La Dolce Vita où Fellini filmait deux enfants manipulés par une famille peu scrupuleuse, attirant les foules en simulant des apparitions de la Vierge. Il ne tarde pas à créer son film aux abords du centre de gravité représenté par Eluana.

#2
Le cadre et la plupart des décors de La Belle Endormie sont des lieux de passages : hall et chambres d’hôtel ou d’hôpital, commissariat de police, église et groupe de prière dans rue. Le film multiplie également les flux permanents et la présence envahissante des écrans de télévision. Dans un plan superbe, Uliano traverse une série de pièces des allées du parlement dans lesquelles il y a chaque fois un écran. La veille devant le quotidien des images et les images quotidiennes marque une nouvelle religiosité. PC ou iPhone pour compagnons proches, chaînes d’information en continu comme litanie ; tous au chevet du monde comme on veille quelqu’un à l’article de la mort.

#3
« Vous voyez, j’ai encore réussi à vous avoir ». En larmes factices, Huppert joue un véritable numéro d’actrice à l’évêque venu rendre visite à la jeune Rosa dans le coma. La mère rêve de devenir une sainte mais ne peut entretenir qu’une mise en scène médiocre et narcissique de la pietà (« Enlevez tous les miroirs » dit-elle à la domestique, elle qui n’a de cesse d’y contempler son reflet à plusieurs occasions). Bellocchio insiste ici dans l’idée que la mort est avant tout une question de représentation, Tel celui d’une poupée de porcelaine, le visage quasi intact de Rosa entretient l’illusion grotesque d’une vitalité. Tout ou presque dans cette partie est affaire de théâtre, de codes et de mise en scène. En manque d’amour et de reconnaissance maternels, le fils Federico (Brenno Placido) ne pourra jamais assez bien jouer la comédie et il est d’abord aux yeux de sa mère un mauvais acteur avant même d’être un bon fils.

#4
Comme dans les récentes oeuvres du cinéaste, La Belle Endormie se maintient dans une zone d’inconfort : brusquerie des personnages, interruption de son rythme et coupes musicales sèches, refus de répondre à toutes les questions que le spectateur se pose. À l’opposé, le pays décrit par le film est engourdi dans un sommeil profond. Une sieste historique marqué par le sceau des années Berlusconi. La clinique d’Udine où dort Eluana s’appelle « La Quiete », la tranquilité. Cette quiétude est le trompe l’oeil d’une société malade d’elle-même, prise en étau entre la foi religieuse déclinante et la dureté des réalités actuelles. Pour aller plus vite, la belle endormie est l’Italie même.

#5
Le cinéma de Bellocchio est ancré dans une crise perpétuelle elle-même synchrone des crises morales et sociales qui traversent l’Italie – et plus généralement tout le vieux continent européen. La confrontation de ses fictions, va-et-vient entre une hauteur de vue de l’histoire contemporaine et son actualité la plus brûlante, après Vincere et Buongiorno, notte, boucle une précieuse trilogie politique nationale : Mussolini, les Brigades Rouges, le Berlusconisme.

#6
Les personnages dans le cadre se tiennent souvent entre la lumière et l’ombre, entre une zone floue et nette. Comme si Bellocchio et son chef opérateur Daniele Cipri poursuivaient le travail de clair-obscur entamé par Vincere.

#7
Au début du film, Rossa (Maya Sansa) tente de voler la quête des fidèles dans une église. Le « Voleuse ! voleuse ! » crié par une femme témoin de l’incident renvoie au « LADRO ! » hurlé par Ida Dalser à Mussolini dans Vincere. Plus tard, Rossa dit à Pallido : « Pour qui tu te prends ? Mussolini ? ». Si les films récents de Bellocchio ont un sujet, c’est peut-être l’influence et le contrôle exercés sur l’autre, le vol sur la personne. Le fardeau et la culpabilité sont leur quotidien et leur histoire personnelle celle d’une obligation morale à veiller les uns sur les autres, entre distance et bienveillance (Picciafuocco et son frère fou dans Le Sourire de Mère, Roberto sur son frère schizophrène dans La Belle Endormie, les brigadistes ne sachant que faire d’Aldo Moro dans Buongiorno, notte).

#8
Dans l’étonnante première scène de Vincere, le jeune socialiste Mussolini défiait Dieu en mettant une montre sur la table : « si la foudre ne m’a pas frappée d’ici une minute, j’en concluerai qu’il n’existe pas ». Ramassé sur son tempo en deux journées, La Belle Endormie est une course contre la montre et contre la mort.

#9
Deux types de folies s’opposent chez Bellocchio : celle des fous et celles des personnes normales. La folie des fous est la créativité et l’insubordination aux règles du présent, de l’église et de la société. Elle va à l’encontre de tout ce qui semble être fixé à jamais. Les artistes aussi sont à bien des égards des fous – Ernesto Picciafuoco (Sergio Castellito) du Sourire de ma Mère en est le prototype. A l’image de la brigadiste Chiara dans Buongiorno Notte, les plus fous d’entre eux seraient cinéastes car ils mettent les images en mouvement. La folie des personnes normales est celle de tous ceux qui acceptent sans rebellion les règles et la culture, notamment religieuse, d’une société folle. Contrairement à l’artiste, le religieux et le bourgeois sont incapables d’imaginer autre chose que le présent et les règles immuables de l’ordre social. Depuis Vincere où Mussolini et Dalser étaient déchirés par les deux folies, Bellocchio mélange la psychologie de l’artiste et celle du religieux. C’est le cas au premier abord du couple formé par Rossa et le médecin Pallido (le “pâle” en italien) : elle symbole de l’artiste refusant le présent et lui représentatif du bourgeois intégré au système. Mais les choses sont plus complexes qu’en apparence. « Je vais bien finir par découvrir ton secret » dit Rossa à Pallido. Bellocchio insiste par un plan rapproché des bras du médecin en train de se laver les mains : est-ce que Pallido a lui aussi tenté de se suicider ? On en reste curieusement au seuil de cette incertitude. La démission du parti d’Uliano Beffardi est une autre folie qui prend racine dans un dernier acte d’amour. Il a accompagné sa femme dans la mort en débrachant le cathéter. En s’opposant à la loi proposée par son parti, le sénateur montre l’exemple du redressement dignitaire et moral d’un homme qui trouve la paix en renonçant aux avantages que lui offre sa carrière pour défendre contre tous ce qui lui semble juste.

#10
Le héros « bellocchien » typique est tour à tour dans la détermination et l’hébétude. Sa quête est celle de la vérité et de la justice. Contraints à un moment ou un autre au retrait, ils se tiennent la plupart du temps à la lisière du monde qui les entoure. Le sénateur Beffardi est sur le point de disparaître de la « vie » politique. Lassé de devoir enchaîner les médiocres films de mariage, Franco Elica mettait en scène sa propre disparition dans Le Metteur en scène de Mariages. Ida Dalser se battait au contraire dans Vincere pour réintégrer le monde civil en tant que femme de Mussolini. Suite à l’annonce de la canonisation de sa mère, Ernesto Picciafuoco devient un homme dont se méfie sa propre famille dans Le Sourire de ma Mère. Tous des étrangers à leur clan, luttant à contre courant dans leurs propres vies, ils doivent composer avec un environnement hostile et malveillant.

À la recherche d’une trêve, partielle ou temporaire, ces personnages traversent les tempêtes dans l’instabilité émotionnelle. Leur insécurité suspend puis accélère le temps. Cette énergie entre rémission et entêtement fait le prix du cinéma de Marco Bellocchio. Le fils de la « mère divine » Federico ne peut pas terminer la récitation du poème avec lequel il va passer le conservatoire, interrompu par l’annonce agitée de la mort d’Eluana. Pas plus de réaction chez Maria, coupée avant que celle-ci ne prononce un mot après la lecture de la lettre d’Uliano révélant l’assistance accélérée de la mort de sa mère. Même si la toxicomane ne trouvera sans doute pas davantage de paix, un geste laisse penser qu’elle accepte enfin l’aide que lui propose Pallido : elle enlève les chaussures (qu’elle trouve « horribles ») du médecin endormi puis retourne se coucher. Comme un sursaut dans le passage entre douceur et violence, la beauté de l’oeuvre de Bellocchio vient de sa schizophrénie même.

par Thomas Fioretti, Eugenio Renzi
dimanche 21 avril 2013

La Belle endormie Marco Bellocchio

Italie ,  2012

Avec : Toni Servillo (Uliano Beffardi) ; Isabelle Huppert (Divina Madre) ; Alba Rohrwacher (Maria) ; Michele Riondino (Roberto) ; Maya Sansa (Rossa) ; Piergiorgio Bellocchio (Pallido) ; Gianmarco Tognazzi (Le mari de la Divina Madre) ; Brenno Placido (Federico).

Directeur de la photographie : Daniele Cipri

Montage : Francesca Calvelli

Durée : 1h 50min.

Sortie : 10 avril 2013.

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