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Promised Land  de Gus Van Sant

Un monde trop près

7.9

Steve (Matt Damon, toujours crédible en M. Tout le monde) travaille pour Global, un groupe énergétique aussi imposant que son nom. De petite ville en petite ville, le binôme qu’il forme avec Frances McDormand est chargé d’acheter à des fermiers qui peinent à joindre les deux bouts les droits d’exploitation du sous-sol, en or, de leurs terres. Il leur vend mieux encore que la panacée : la seule et unique solution à leurs problèmes. Il ne ne craint pas les écologistes, qui ne peuvent pas venir sur son terrain, mais un peu la peur qu’ils réveillent : celle d’une grande hémorragie du paysage rural, d’une définitive condamnation à l’exode. Le sujet serait d’actualité si Promised Land ne ressemblait pas tant à un film de fantômes.

Il n’y a pas de voix off dans les films de Gus van Sant, pas une parole ni un chant pour résonner à temps. Ici, l’effet d’écho qu’on perçoit de bout en bout n’accorde de préséance à aucun objet, aucun motif. La même attention sera portée aux moindres panneaux et devantures aperçues, aux bottes de fabrication américaine que porte fièrement le héros, héritées de son grand-père mais sans rôle dramatique, qu’à la photographie qui incriminera les uns puis les autres, et deviendra l’enjeu central de l’action. L’affrontement politique et moral dont l’image reproduite partout devrait être le témoignage se déroule autrement qu’on ne l’imaginait : à échelle humaine, tout au long d’un parcours dont les balises ne se signalent pas. L’idée voulant que tout ait été décidé en amont, avant que le film ne commence, si bien qu’on ne puisse qu’assister aux résultats du désastre avec pragmatisme, constitue aussi et d’abord une feinte. D’inserts inutiles en complaisantes vues bucoliques, d’intermèdes musicaux en intrigues secondaires inabouties, le cheminement par lequel le personnage de Matt Damon comprend qu’il est bel et bien le héros de cette histoire nous abandonne à notre désarroi au moment où nous n’attendions plus d’être surpris.

La plupart des films de Gus van Sant racontent un exil paradoxal, volontaire, démonstratif même s’il ne mène pas plus loin qu’une simple excursion. C’est une mortification un peu hautaine, l’attitude propre à ceux qui se croient habités. On qualifiera de vansantien celui qui arbore cette distance que l’on reconnait aussi bien chez l’idéaliste de Francis Coppola et les amants d’Apichatpong Weerasetakhul que les skateurs de Larry Clark, tous participants de la même aventure et de la même œuvre. La sérénité qu’ils affichent est l’envers d’un sentiment d’exclusion cultivé avec application. Accepter d’être un peu comme les autres, de ne pas se distinguer, c’est le défi que doivent relever le surdoué, la star ou l’assassin, certains parvenant à se faire oublier et d’autres se condamnant à la caricature. La clarté singulière de Restless et maintenant Promised Land tient au souci nouveau qui y est apporté au cadre : rien là pour assurer les protagonistes de leur singularité, autour d’eux tous ont déjà consenti à avoir des amis, des hobbys et des ambitions non exclusives. Le caractère austère, voire funèbre, de films dont les héros attendent seulement de disparaître s’est infléchi en une forme de retenue un peu empruntée, ridicule même par moments. Après Elephant et Last Days, le réalisateur avait assez sévèrement réglé son compte à son goût de l’imagerie, y compris chrétienne, pour ne plus se gêner avec ses personnages.

Steve Butler se ment, avec tellement de bonne volonté qu’il parvient presque à se croire. Il travaille pour les méchants mais sait qu’il est un bon, costaud et pataud comme il faut, a priori sympathique. Il n’a de cesse de revendiquer sa normalité et sa modestie, ne veut pas qu’on lui fasse subir la leçon d’humilité classique du cinéma américain dont Promised Land reprend en apparence le modèle. Le discours de la sincérité ne suffit pourtant plus. Compassionnel ou impitoyable, Steve échoue à convaincre en ne voulant pas jouer. Il ne se résout pas à la cordialité professionnelle de sa collègue, croit fermement pouvoir marcher sur un véritable pied d’égalité avec ses interlocuteurs. Sa déconvenue sera aussi radicale que peu impressionnante. Entre le plan aérien sur la petite ville du générique d’ouverture et celui, s’en éloignant, du générique de fin, rien n’a changé à l’image. Steve aura simplement découvert que la hauteur de vue qu’il s’attribuait était le secret de polichinelle qu’il vaut bien mieux taire : ce monde est peut-être déjà condamné, mais cela ne le différencie pas des autres. Il n’y a pas plus de maturité que de privilège du regard. Le dénouement de Promised Land offre un spectacle peut-être inédit dans le cinéma américain : un homme cesse, brutalement, de parler à lui-même en public, soucieux de ne plus ennuyer l’audience par ses considérations morales déplacées, et quitte la scène.

par Martial Pisani
lundi 22 avril 2013

Promised Land Gus Van Sant

États-Unis ,  2012

Avec : Matt Damon (Steve Butler) ; Rosemarie DeWitt (Alice) ; Frances McDormand (Sue Thomason) ; John Krasinski (Dustin Noble) ; Hal Holbrook (Frank Yates) ; Lucas Black (Paul Geary) ; Scoot McNairy (Jeff Dennon) ; Titus Welliver (Rob).

Scénario : Dave Eggers ; Matt Damon ; John Krasinski.

Durée : 1h46min.

Sortie : 17 avril 2013.

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