INTERVENTION #13

rafi pitts / mahmoud ahmadinejad

Le 20 décembre 2010, les cinéastes iraniens Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof ont été condamnés à six ans de prison et interdits de réaliser des films pendant vingt ans. Tous deux avaient fait entendre leur voix à propos des conditions sociales de leur pays, et, pour cela, ont été considérés comme une « menace à la sécurité » de la République Islamique. Plusieurs personnes se sont exprimées contre cette sentence, dont le cinéaste iranien basé à Paris Rafi Pitts, qui a écrit une lettre de protestation au président Ahmadinejad. Les propos qui suivent ont été échangés à la fin de l’année 2010.

Gabe Klinger. On peine à suivre vos déplacements. Vous avez accompagné The Hunter dans différents pays depuis sa première projection à Berlin [février 2010]. Je crois que la plupart d’entre nous pense que voyager dans différents festivals est quelque chose qui va de soi, alors que c’est une situation privilégiée.

Rafi Pitts. Je commence chaque projection par ces mots : j’ai beaucoup de chance de pouvoir parler avec vous. La plupart des réalisateurs iraniens ne le pourraient pas. Une situation qui me met très mal à l’aise. J’ai dédié plusieurs séances à Jafar avant même que sa condamnation soit prononcée.

GK. Je me souviens d’une nuit à Rotterdam, nous sortions de l’Hôtel Central et nous sommes tombés sur Panahi dans la rue. Vous avez discuté longuement ensemble cette nuit là.

RP. Nous avons commencé ensemble. Mon premier souvenir de Jafar remonte à 1995 lorsqu’il présentait Le Ballon blanc au festival de Cannes. Nous partagions une chambre et je faisais pour lui office d’interprète. C’était son premier film et la première fois qu’il quittait le pays. Nous sommes restés jusqu’à la fin du festival, et les différentes phases que nous avons traversées, les différentes façons dont il voyait le monde … C’était très beau.
À l’époque, le cinéma iranien n’existait pour ainsi dire pas. C’était un an après que Kiarostami présente Au travers des oliviers [1994], l’industrie cinématographique iranienne était encore très jeune, gentillette ; tout à coup, l’Iran faisait partie du cinéma ! On peut dire que Jafar a donné le coup d’envoi avec la Caméra d’or reçue pour Le Ballon blanc. Même si les films de Kiarostami étaient déjà montrés, Le Ballon blanc était le premier film iranien majeur à remporter un prix après la Révolution. À l’époque on se plaignait de la situation, mais aujourd’hui, c’est cent fois pire.

GK. Je me souviens que vous discutiez avec Panahi des conditions dans lesquelles vos films étaient montrés en Iran. Vous disiez par exemple que C’est l’Hiver n’avait été montré que sur un seul écran à Téhéran.

RP. Il s’agit d’une forme moderne de censure contre laquelle Jafar luttait contrairement à moi qui y étais favorable. C’était le prix à payer pour faire des films critiques - nous étions en pleine période de réformes, avant l’arrivée d’Ahmadinejad. Les autorités pouvaient dire qu’ils nous avaient autorisés à montrer nos films. Un seul écran me satisfaisait. Même si le film n’était vu que par un petit groupe de gens, le fait qu’il soit montré dans le pays me suffisait. Jafar en revanche n’appréciait pas qu’on fasse semblant de l’autoriser à faire des films.
C’est très difficile. Comment changer les choses ? Comment aller de l’avant ? Jafar est un combattant, un raging bull – c’est pourquoi je l’aime tant. Il est très courageux, tandis que je tend à penser qu’il faut être diplomate. Ces distinguo appartiennent de toute façon au passé. Il ne s’agit plus de discuter de la manière de changer les choses, car aujourd’hui la question est : pouvons-nous exister ? Il y a quinze ans nous étions jeunes, enthousiastes, attendant que quelque chose se produise. Aujourd’hui, c’est un enfer.

GK. C’est comme si ce que vous aviez réalisé dans le passé constituait un précédent contre lequel le régime actuel réagissait.

RP. L’Iran a une population très jeune. La seconde vague du cinéma post-revolution était dés lors imminente. Il y avait des films comme Les Chats persans [2009], avec un point de vue différent sur le cinéma, une autre manière de montrer les choses. Quand je réalisais The Hunter, tout le monde sur le plateau était excité à l’idée de pouvoir se montrer agressif, de pouvoir dire les choses plus directement qu’à l’époque de C’est l’Hiver [2005]. Il y avait la même atmosphère sur le plateau de Les Chats persans On aurait pu penser que seul un petit groupe de personnes était concerné. Et, quand la protestation a éclaté, nous avons réalisé que tout un pays partageait le même état d’esprit. Puis tout s’est arrêté.
Je n’aurais jamais pu faire The Hunter et Ghobadi n’aurait pas pu faire Les Chats Persans si les gens de l’industrie cinématographique n’avaient pas été persuadés que le Green Party (réformistes) allait emporter les élections. Tout le monde pensait alors que l’Iran allait vivre l’ouverture. Pendant six mois, le pays a connu un état d’euphorie, les gens s’habillaient en vert, dansaient dans les rues, se préparaient...

GK. La plupart de vos films ont été montré, quoique sur un seul écran, à Téhéran. Mais pas The Hunter.

RP. J’ai eu le traitement « pas d’écran ».

GK. C’était donc une censure officielle.

RP. Oui, mais qui ne m’était pas exclusivement réservé. A l’exception des réalisateurs d’Etat, tout le monde a eu droit au même traitement. Si tu regardes les films de Jafar, il n’y a pas de slogans. Personne n’y dit : fais ceci ou cela. Il tend un miroir à la société. Quand le régime se comporte de manière agressive envers nous, il nous met en colère, nous avons l’impression d’être des ennemis publics, or nous ne le sommes pas. Nous nous limitons à dire : voilà ce qui se passe, les gens ont des problèmes. Quand Jafar se met en colère – quand l’un d’entre nous se met en colère – c’est parce que le régime ne nous regarde pas pour ce que nous sommes.

GK. Est-ce que vous pourriez nous parler un peu plus du contexte historique de ce phénomène ? Y-a-t’il quelque chose en particulier qui pourrait expliquer le comportement du gouvernement à votre endroit ?

RP. Si l’on remonte la chronologie de l’histoire de l’Iran, on peut voir d’où vient cette paranoïa. 70% des citoyens de ce pays ont moins de trente ans. Ils n’étaient pas nés au moment de la Révolution. Ils étaient enfants lorsque la guerre avec l’Irak a éclaté. En revanche, le tiers restant était adulte durant ces deux événements. Ceux qui gouvernent actuellement l’Iran ont fait huit ans de guerre. Une guerre particulièrement violente qui a fait un million de morts... De ce trauma vient l’idée que tous ceux qui remettent le gouvernement en question sont automatiquement contre le gouvernement. Que ceux qui veulent un changement sont contre les martyrs qui se sont sacrifiés. Mais les jeunes, qui sont dans la misère, pensent qu’un changement est nécessaire, comme toutes les jeunesses du monde. Les gouvernants veulent en revanche revenir en arrière. Le régime pense que nous sommes ses ennemis. Mais comment cela pourrait-il être possible ? Les cinéastes iraniens ont changé l’opinion, sombre, que le monde avait de l’Iran post-révolutionnaire.

GK. Pensez-vous que le choix de condamner Panahi à ce moment précis est accidentel ? Ou existe-t-il une stratégie pour en faire un symbole ?

RP : C’est sans aucun doute un symbole. Le moment a été choisi avec attention. L’anniversaire de la révolution approche ; cela va être un moment très important.
En Iran, les gens n’ont pas le droit de manifester. Que nous reste t’il ? La révolution n’a-t-elle servi qu’à mettre les cinéastes en prison ? Si c’est ce qu’elle est devenue, alors Ahmadinejad doit le dire. il faudrait qu’il le dise publiquement, de manière à que tout le monde puisse l’entendre au lieu de prétendre l’avoir dit. Ils violent les droits de l’homme, mais ils violent aussi la constitution iranienne. Jafar s’est défendu en citant la constitution et en demandant au juge qu’il respecte sa liberté d’expression.

RP. Parlons de votre lettre.

RP : J’ai tenté d’écrire un texte prudent pour qu’un journaliste aie la possibilité de la publier sans braver la censure. Mais cette chance reste extrêmement mince. Certains réalisateurs iraniens sont en pleine tempête tandis que d’autres jouissent d’une place au soleil. L’idée c’est que tout ce petit monde arrête de tourner pendant deux heures afin de réfléchir à ce qui est en train d’arriver. Les gens ont besoin de réaliser que nous sommes tous dans le même bateau lorsqu’il s’agit de lutter pour la liberté d’expression. Le cinéma n’a pas de frontière. L’enfermement de Jafar et Mohammad équivaut à tous nous enfermer.
J’ai proposé comme date l’anniversaire de la révolution, ce qui coïncide aussi avec les festivals de Téhéhran et de Berlin. C’est donc un moment où le monde du cinéma est très actif.

RP. Je voudrais parler de la question de l’exil. Certains se demandent, peut-être naïvement, pourquoi Panahi et Rasoulof n’ont pas quitté le pays plus tôt, grâce à leurs connexions et à leur célébrité internationale.

RP : Je reviens à ce souvenir de Jafar et moi à Cannes. Alors qu’il était à Cannes, Jafar voulait rentrer à Téhéran. Parce que c’est là qu’il a toujours voulu réaliser ses films. Quitter son pays signifierait arrêter de faire des films. Ce qu’il a à dire est là-bas, et il paiera le prix nécessaire pour le dire. Je pense que Jafar n’en partira jamais. L’exile est simple pour certain d’entre nous, et pas pour d’autre. Pour moi c’est plus simple car je parle plusieurs langues.

GK. Que se passerait-il si tu rentrais en Iran aujourd’hui ?

RP. Je n’en ai aucune idée. Absolument aucune. C’est bien le problème. Je ne sais pas quelles conséquences cela aurait pour moi maintenant. J’ai fait un film. Jafar et Mohammad n’ont pas tourné de film et ont été condamnés à six ans de prison, alors que personne ne s’y attendait. What’s next ? Où vont-ils s’arrêter ? Si seulement la loi était claire. La censure a toujours existé. On travaillait contraints par certaines limites et parfois on les dépassait. Mais lorsqu’elles étaient dépassées, la conséquence était simple : le film ne serait pas montré. Cela ne cesse d’arriver. Et puis soudainement, six ans de prison !

GK. Il y a un procès en appel. Avez-vous le sentiment que cela peut changer la sentence ?

RP. Espérons-le. En Iran, on vit au jour le jour. On ne prévoit rien. C’est ce qui nous donne la force d’avancer. Mais la manière dont les autorités sont en train de gérer cette affaire laisse peu d’espoir.

GK. Que peuvent les Iraniens et la communauté internationale ?

RP. Quand ce genre de choses survient, je ne vois aucune solidarité entre les cinéastes iraniens. Ce que le régime fait pour intimider l’industrie du cinéma inspire la prudence. Mais la seule manière de lutter est de se tenir les coudes. Ils ne peuvent pas mettre l’industrie toute entière en prison.
Il faut aussi rester soudés à l’extérieur du pays. Je n’ai rien contre les pétitions, mais aujourd’hui le temps de l’action directe est venu. Si le cinéma mondial s’arrête pendant deux heures, cela devient un problème qui concerne tout le monde. Tout le monde sacrifie quelque chose. Je pense que l’écho de cette action se fera entendre en Iran.

par Gabe Klinger
jeudi 6 janvier 2011

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