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Cannes 2013

Retour sur l’ouverture

Semaine de la critique #2

Le premier long métrage Katell Quillévéré, Un poison violent, avait provoqué assez peu d’enthousiasme au sein de la rédaction lors de sa présentation ici même il y a trois ans [cf. ICI ]. C’est donc avec le même sentiment qu’on entrait dans la salle de projection du second film de ladite. Si Suzanne finalement emporte le morceau, c’est qu’il semble lutter (et triompher) l’air de rien contre les tics d’un cinéma français gentillet, bienveillant voire condescendant.

6.3

Au début, une fillette se trémousse sur scène pour un spectacle de fin d’année, tandis que son père (François Damiens) la filme avec son caméscope, et que sa petite sœur la regarde avec admiration. Mais la fillette, sur scène, a l’air inquiet. Pressent-elle que son destin va l’accabler ? On les retrouve chez eux, dans des morceaux de bravoure naturaliste, puis l’on découvre que le père est chauffeur routier. En l’espace de quelques minutes, plusieurs voyants se sont donc allumés et font craindre le pire : Pialat, biopic misérabiliste, fiction de gauche… Mais non, le temps passe et les voyants s’éteignent. Les fillettes deviennent adolescentes (Sara Forestier et Adèle Haenel). Le film fonctionnera entièrement sur ce système d’ellipses gigantesques, marquées par des fondus au noir (et des noirs) longs, faisant penser à des fins de tomes qui sont autant de petites morts. Suzanne (Sara Forestier) se prend des coups, mais la cinéaste ne l’accable pas, n’en fait pas non plus une allégorique mère courage.

Le film préserve toujours une sorte de légèreté jusque dans ses plus amples poussées romanesques. Très écrit, il ne présente pas son propre scénario (par définition toujours un peu arbitraire) comme un programme transcendant à exécuter par les personnages, et mis sur pied par on ne sait quelle divinité. La faute avec un grand f, pour Suzanne, n’est pas un gouffre préparé contre elle depuis le début. Elle faute librement, et à vrai dire n’en tire pas d’enseignements démesurés. Le trio d’acteurs (Damiens, Forestier, Haenel) joue en parfaite harmonie, et donne à l’histoire de cette fille libre et irresponsable la vitalité d’un roman feuilletonesque. Le temps, personnage principal du film, se manifeste par quelques trouvailles brillantes, dont l’enfant de Suzanne, Charlie. Fille mère, Suzanne traîne le Charlie de trois ans comme un boulet, un poids (d’ailleurs il ne fait que dormir dans ses bras). Elle l’abandonne pour un amant et pour l’aventure, qui la mèneront en prison. Lorsqu’elle en sort, elle décide d’aller voir Charlie au sein de sa famille d’accueil. Elle rencontre un enfant de dix ans binoclard et sans charme, qui ne ressemble en rien au bébé pesant qu’elle imaginait retrouver. Ce genre de scène matérialisant la perte est mise en balance (c’est ce qui donne au film sa beauté) avec la mise en scène du pur présent. Comme, par exemple, ce plan où les deux amants qui viennent de se rencontrer s’embrassent et se quittent sur une place où il vient de pleuvoir. Mais ils ne peuvent justement pas se quitter, et la caméra, en plongée, capte la chorégraphie de ces corps aimantés, tournant en rond sur cette place et ne parvenant pas à prendre des routes différentes, à poursuivre le feuilleton. Mais, fondu au noir, la vie doit continuer.

par Louis Séguin
jeudi 23 mai 2013

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