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Cannes 2013

Canons, fusils et cætera

Quinzaine #4

Basil de Cunha, Antonin Peretjatko, Sebastián Silva

7.6

« Bon, on fuit ? » Antonin Peretjatko croque 2013. La crise frappe durement, un groupe de trentenaires y répond par la fuite et se lance dans une aventure légère, où tout ce qui agace (les interdits, la pub, l’égoïsme, le sérieux) se trouve congédié d’un mouvement du poignet, au profit des délices de l’absurde. Seul point de repère : l’amour. Un homme tombe amoureux de sa muse, merveilleuse Vimala Pons, qu’il poursuit à travers champs comme on poursuit un rêve – un bellâtre la lui a enlevée. On pourrait croire Peretjatko inspiré de Godard ou d’André Breton, mais c’est encore moins sérieux que ça.

La fille du 14 juillet est à Après mai d’Assayas ce que sont au cinéma américain les Scary Movies ou les Hot Shots des frères ZAZ, à ceci près qu’ici la parodie sonne plus juste que l’original. Loin du livre d’Histoire, très proche du cartoon (ceux de 68 justement, Astérix et Cléopâtre, Daisy Town, La Ballade des Dalton...), Peretjatko trace son chemin de fulgurance poétique en fulgurance comique. Cet humour-là, réaction directe au sentiment d’abandon par les règles censées régir la communication, l’économie, le monde en général, c’est celui de mai 68, celui des dessinateurs comme Reiser, Cabu, Gotlib : il est en 2013 comme un poisson dans l’eau, et l’on regarde passer La fille du 14 juillet comme une joyeuse bourrasque de vent frais échappée d’une tempête – de celles qui soulèvent les jupes et emportent les journaux.

6.6

Magic Magic vaut mieux que le simple Happiness Therapy pour schizophrènes étrangement vanté après la projection par son réalisateur Sebastián Silva. Un groupe de jeunes cartésiens en vacances au Chili s’y retrouve confronté à deux types de magic surpassant la raison : la maladie mentale de l’héroïne, et les croyances chamaniques du pays où ils séjournent. Silva scrute la perte du contrôle dans ces lieux sans réseau, où le portable n’est plus un moyen de protection. Cela ressemble d’abord à un road-movie, et l’on imagine très vite comment la petite Américaine finira par s’ouvrir aux autres et cesser de tout craindre, tandis que l’on craint soi-même de devoir s’en remettre, pour vaincre l’ennui, au jeu des acteurs. Il n’en est rien. Une chanson passée en boucle un peu plus longtemps que la normale instille à petites doses, chez le spectateur, le même agacement lourd que celui qui rend folle l’héroïne. Les discrètes distorsions du son et de l’image accomplies pour traduire ses crises d’angoisses agissent insidieusement sur le spectateur, comme si la tension de la scène où le garçon explore la cave de son père dans We are what we are se trouvait diluée et s’étendait au film tout entier, plutôt que de se trouver condensé dans des scènes bien définies. Ainsi tout finit par inquiéter autant que la mort : un chien, un visage, un cri, une lumière et surtout, le regard des autres, menace anti-cinégénique incarnée par les expressions du cousin cruel joué par Michael Cera, qui excelle en tortionnaire insatiable et narquois devant Juno Temple, parfaite en puppy effrayé. Les acteurs savent en même temps s’arrêter avant l’excès, avant le grotesque - on se serait pourtant volontiers moqué d’eux, ne serait-ce que pour respirer. On pense à Suspiria ; à la première partie de l’excellent Hostel II. Le film fait le récit d’un long déraillement, du récit initiatique au film d’horreur. Plus que d’horreur : d’angoisse ; ce qui est à la fois bien pire, plus efficace et plus contemporain.

5.5

Ate Ver a Luz suit de près les engueulades d’un gang de jeunes banlieusards portugais. Au cœur d’une histoire de dette évolue un héros nommé Sombra, ballotté entre ses camarades tatoués et sa famille (une tante au portugais incendiaire). En ce qui concerne les personnages, le film est très répétitif, enchaînant les scènes de dispute entre petits chefs testostéronés. Basil de Cunha pouvait tourner sa Haine portugaise mais on raconte que, au moment du tournage, les relations avec le casting se compliquèrent de telle manière qu’il fallut ajuster le scénario. Les acteurs arrivaient parfois sur le plateau camés, pas vraiment en état de jouer ce qu’il aurait fallu – cela se sent, pour le meilleur (réalisme et énergie) et pour le pire (tendance à la répétition). Les variations sur le thème de la lumière suggèrent que la visée sociale du film n’est pas la principale. L’image bénéficie d’une esthétique nocturne plutôt réussie et les visages noirs des héros sont filmés à la torche, à la bougie, à la lumière de la Lune, tout pour tester la sensibilité de l’objectif dans un environnement aux nerfs à fleur de peau. Comme s’il ne s’agissait pas de décrire un certain milieu une fois de plus – du point de vue du portrait, le film ne brille pas par son inventivité, les cailleras portugais étant les mêmes qu’ailleurs – mais surtout de le sublimer.

par Camille Brunel
samedi 25 mai 2013

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