JPEG - 69.7 ko
spip_tete

Cannes 2013

Genre !

Compétition officelle

5.9

Arrivée en retard à l’audition d’une adaptation sur les planches de La Vénus à la fourrure , roman de Léopold Von Saacher-Masoch, Vanda Jourdain (Emmanuelle Seigner) passe un casting qui se transforme petit à petit en filage de la pièce. Celle qui se présente face à l’auteur est un cliché de l’actrice débile, jurant et mâchant ostensiblement son chewing gum, terre à terre et vulgaire, multipliant les hors-sujets et les contre-sens. Ses phrases démarrent souvent par un « c’est genre » pointant le registre familièr de ses comparaisons. Ce n’est que lorsque la vraie Vanda se glisse dans la peau de la Wanda de l’auteur autrichien que la langue et le ton de sa voix deviennent soudain limpides. La diction se calme, l’accent se tempère et la charretière popu se change en Vénus illuminée. Le metteur en scène Thomas (Mathieu Amalric) s’agace à chaque fois qu’elle ramène l’explication du texte original à des questions sociales et matérielles encombrantes. Le directeur d’acteur bourgeois, amoureux de ses jolis mots, est de ceux qui possèdent une expression tellement soutenue qu’elle en devient grotesque quand bien même son rôle l’exige et la fausse idiote va renverser les rôles.

L’interprétation et le commentaire permanent de l’action va peu à peu changer la nature et l’origine de la soumission. Vanda s’avère en réalité une manipulatrice déguisée en actrice vulgaire. Finalement, c’est elle qui va diriger, au propre comme au figuré, Thomas – elle s’occupe de la lumière, puis met son grain de sel dans la direction pour terminer son manège par une danse dyonisiaque, sous le regard d’un Amalric ligoté et déguisé en femme. Roman Polanski avait peut-être gardé en mémoire la conclusion du roman de Sacher-Masoch : « la femme, telle que la nature l’a faite et telle qu’elle attire l’homme de nos jours, est son ennemie et ne saurait être que son esclave ou bien son tyran, mais jamais sa compagne. Cela, elle ne pourra l’être que lorsqu’elle sera son égale en droits, son égale aussi par son éducation et par son travail ». À bien des égards, la morale colle au plus près de l’actualité nationale du débat sur le genre et le mariage pour tous alors que les manifestations continuent d’agiter violemment la rue et que la séléction cannoise a vu émerger parmi ses plus beaux titres les films de Guiraudie et de Soderbergh.

L’inversion de cette polarité fait tourner à plein régime les rapports de la séduction. La manipulation de Seigner par Amalric est une incarnation tellement banale de l’attraction qui unit un metteur en scène et son actrice qu’elle en devient ludique. Ce duo fonctionne par le petit pouvoir exercé tour à tour par chacun dans le confinement d’un espace clos. La Vénus à la fourrure est en cela une vraie suite à Carnage. Deux couples (Jodie Foster et John C. Reilly contre Kate Winslet et Christoph Waltz) réglaient le différend d’une bagarre entre leurs enfants devenant ainsi un prétexte à l’établissement d’une domination successive d’un groupe sur l’autre. Cette idée de la confrontation qui exige une relation de dépendance auto-alimentée permet de déjouer l’académisme du théâtre filmé en exploitant au maximum l’enfermement des personnages dans l’unicité d’un lieu. Elle fait apparaître la cohérence de l’oeuvre anxiogène de Polanski du Locataire ou de la dernière partie du Pianiste.

Pures machines, La Vénus à la fourrure et le précédent Carnage, n’ont pas beaucoup d’ambition. Leur reprocher d’être de plates illustrations théâtrales revient à nier le plaisir de vivre un simple tour de carrousel – mécaniquement amorcé par un rapide mouvement de caméra vers les portes qui s’ouvrent par magie sur un théâtre à la façade délabrée ; puis fermé par son exact envers, seuls écarts d’imagerie fantomatique grossière autorisé par le film. La lecture fantastique de l’actrice comme succube du metteur en scène est de loin la plus plaisante. Tout le monde se souvient que Polanski fut un redoutable réalisateur de genre fantastique du Bal des Vampires à Rosemary’s Baby, mais également qu’Emmanuelle Seigner incarnait déjà une femme diabolique dans La Neuvième Porte. La mise abyme est un subterfuge pour observer la transformation en temps réel d’une actrice médiocre en démon de cinéma, l’offrande d’un cinéaste envoûté par sa femme.

par Thomas Fioretti
mercredi 29 mai 2013