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La grande bellezza  de Paolo Sorrentino

Courage, le meilleur est passé

2.1

Saturation des couleurs et des sons. Etoffes criardes et postures agressives, une faune aux figures grotesques se déhanche pendant 144 minutes sur les rythmes répétitifs d’une musique à la mode. La drogue, l’alcool, les jeunes créatures arrivistes, les bourgeois complaisants, tous les ingrédients sont réunis pour célébrer l’anniversaire de Jep, journaliste mondain sévissant à Rome. Nous avions laissé la silhouette élégante de Marcello sur une plage au petit matin. Voici que la vie du dandy romain de La dolce vita de Fellini semble se prolonger à l’écran avec La grande bellezza.

Malgré les années qui séparent les deux films, le second semble intimement lié au premier. On retrouve les mêmes mondanités, le même ennui et Rome pour décor somptueux dont le charme historique sied mal à cette futilité. Mais la laideur a progressé et le charme de Marcello s’est enfui, Anita Ekberg, devenue Fanny Ardant renonce à la compagnie nocturne de Jep. Le vide, qui chez Fellini était un sentiment terrible de l’existence, devient chez Sorrentino la matière dont est fait l’existant. Pour le dire avec Sergio Quinzio : « le nihilisme est déjà derrière nous, il ne nous reste que le néant ». (La croce e il nulla, 1984)

Jep rêvait de devenir écrivain, mais il est devenu journaliste, par paresse, à cause de l’air vicié de la bourgeoisie romaine, dit-il par pudeur ou lucidité. Ses amis ont fait de même n’atteignant jamais aucune grandeur, aucune beauté. C’est la question de la vie bonne qui surprend Jep au soir de sa vie. Jep a basculé vers l’errance de la mondanité suite à la disparition de la femme aimée. Mais peut-être que cet événement n’est-il qu’une cause inventée par Jep a posteriori pour se considérer comme une belle âme gâchée par les aléas de l’existence ? Cette Béatrice pourrait être son guide, elle est devenue une image, un rêve qui vient le saisir, l’envelopper, lui rendre l’espoir d’une vie plus haute. C’est sans doute cette femme disparue qui est cette « grande bellezza » qui nous a échappée et que l’on ne peut retrouver que par le prisme du souvenir.

Comment en sommes nous arrivés là ? La prophétie pasolinienne qui annonçait déjà les ravages de la société de consommation inscrivant la laideur dans les corps s’est réalisée. C’est même la société pharmaco-pornographique décrite par la philosophe Beatriz Preciado qui s’illustre ici. Chacun apparaissant transformé par la chirurgie esthétique, assujetti à une image idéale, devenue monstrueuse dans son incarnation. Toute activité artistique est tournée en dérision au même titre que les événements de la vie religieuse. Une enfant peintre prodigue, une sainte revenue d’Afrique et les mondains se pressent, ricanent. Le spectacle est partout, rien ne lui a résisté, mais chacun, Sorrentino en tête, y prend part sans entrain, conservant en lui la douce nostalgie d’une autre vie jamais vécue, d’un autre film jamais tourné.

par Florence Andoka
mardi 4 juin 2013

La grande bellezza Paolo Sorrentino

Italie ,  2013

Avec : Toni Servillo, Sabrina Ferilli, Carlo Verdone.

Durée : 2h22min.

Sortie : 22 mai 2013.

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