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 de M. Night Shyamalan

After Earth

« Diriger un film à effets spéciaux est presque une forme d’art différente. »
M.Night Shyamalan, Première, Juin 2013

After Earth marque le retour à ses esprits d’un réalisateur qui, en 2010, s’était laissé écraser par le budget. Manoj Night Shyamalan, refermant la douloureuse parenthèse du fade Dernier maître de l’air, reprend sa phrase où il l’avait laissée en 2008. Dans Phénomènes, les plantes sécrétaient une toxine poussant les hommes au suicide. Nous voilà 1000 ans plus tard, la Terre a fini le ménage. L’humanité s’est exilée et ne peut plus revenir. Action : un homme et son fils s’y écrasent.

After Earth, comme Tree of Life ou L’odyssée de Pi, mais aussi comme Avatar – cité de plusieurs manières – s’inscrit dans une veine qu’on aurait tendance à nommer, un peu hâtivement, écolo, mais s’occupe plus largement de filmer la Nature. La tendance s’affirme en même temps que la capacité des animateurs à simuler la vie animale par ordinateur. Soumis en vérité à ses ordinateurs, le cinéma préfère s’imaginer soumis aux éléments. Plus numérique que jamais, il recherche le cosmos. C’est la Création, citée chez Malick et Ang Lee. C’est la faune toute-puissante chez Cameron et chez Shy. C’est encore la figure du père, maître insensible et rude chez Malick, Lee et Shy, opposé à la mère nourricière, douce et protectrice. L’écologie suppose une naïveté qui sied particulièrement bien au réalisateur d’After Earth, fantasme radical d’une nature vierge à nouveau. Dans La jeune fille de l’eau, il était en effet surtout question du cheminement d’un groupe de sceptiques vers la crédulité, qui trucidait au passage le critique, roi du second degré. La jeune fille de l’eau, Le dernier maître de l’air et After Earth partagent la même volonté d’en découdre avec le premier degré. Mais pour la première fois – peut-être grâce à l’apparition (imposée ?) d’un co-scénariste, Gary Whitta – on a l’impression d’un équilibre, entre naïveté conceptuelle (La jeune fille) et puérile (Le dernier maître).

On se souvient dans Tree of Life du long flash back sur la création et l’évolution du monde où le scénario du film (et sa morale) s’incarnait momentanément dans la peau aqueuse de deux archaïques reptiles numériques. After Earth pourrait très bien être l’extrapolation de ce voyage dans le temps – leurs détracteurs sont souvent les mêmes. Prenant son élan avant d’atteindre la vitesse lumière, un cockpit où se tient Will Smith se met à reculer. Ainsi le monde est-il à nouveau débarrassé de l’homme. Shyamalan, comme Malick, Cameron et Lee, peut se lancer dans une fable délibérément hénaurme. Tout se déroule comme à l’aube des temps, à l’époque des mythes et des peintures rupestres : tandis que Malick et Cameron réécrivent sans honte l’histoire de Pocahontas (Le Nouveau Monde, Avatar), et qu’Ang Lee explique que sa fable vaut mieux que la réalité (L’Odyssée de Pi), Shyamalan s’ébroue dans le peu-crédible. Il fallait que Kitai marche de coup de chance en coup de chance pour que le film ne ressemble jamais à rien d’autre qu’à une fable - des coups de chance qui ridiculiseraient tout scénariste se réclamant d’un sérieux, disons, à la hauteur du budget (130 millions de dollars). After Earth n’est pas le film à grand spectacle que vantent les affiches – qui, maladroitement, occultent la signature de Shyamalan – et que suggère la présence de Will Smith, blockbuster à lui tout seul. After Earth croise, incidemment et superbement, la route d’un plan large, d’un troupeau de bisons, d’une image de synthèse, d’un vaisseau spatial.

Deux périodes se dessinent alors chez Shyamalan, dont le pivot serait La jeune fille de l’eau et After Earth, à la fois la synthèse des deux et le sommet de la seconde. La filmographie élaborée opère la rencontre du film américain tel qu’il doit être pour séduire – Sixième Sens, Incassable, Signes, films pour ados et adultes – et du film américain sans ses atours séduisants – La jeune fille de l’eau, Le dernier maître de l’air, After Earth semblent tous trois destinés aux jeunes enfants. Regardez La jeune fille de l’eau : le malaise est permanent. Saturé de noms grotesques, de pieds dans le plat. Le réalisateur s’y donne un rôle d’interprête entre les mondes. Un critique ciné se fait bouffer (la mise à mort du critique, on la retrouve d’ailleurs chez les Frères Wachowski, dans Cloud Atlas où une humanité exilée de la Terre, After Earth, apparaissait également...). La Jeune fille de l’eau marque le moment où Shyamalan, tuant le critique, vise l’aut(eur)isme : une création qui ne se soucierait pas de sa réception. Manoj Night Shyamalan se situe, depuis son coup d’éclat Sixième Sens il y a quatorze ans, dans la zone trouble où l’on vise le plus grand public possible tout en se permettant le rythme le plus lent possible – un paradoxe hollywoodien. Le ton est donné avec Sixième Sens puis avec Incassable, en 2000. Ce qu’il fallait en retenir, ce n’était pas le retournement final, c’était le rythme, tout en plans-séquences. Shy n’est pas un maître du twist, c’est un maître du plan fixe. L’action ne dicte pas le cadre, la caméra ne court pas après les monstres : ceux-ci traversent l’image comme les chevaux au galop traversent le théâtre magique de Joe Wright dans son Anna Karénine.

On a lu ici et là que les acteurs - les Smith, père et fils - étaient aussi mauvais l’un que l’autre : c’est un peu injuste. Shy compose d’un côté avec l’aura d’une star déjà établie trop établie – dont il paralyse malicieusement les jambes – et les défauts d’un acteur débutant – Jaden Smith, enfant star, à qui le film enseigne, en fait, la retenue. After Earth, ce serait plutôt ça : un combat contre Hollywood, une nouvelle tentative de dompter le système (déjà évoquée au moment du Magicien d’Oz de Sam Raimi). Dans la forme autant que dans le fond, il n’est question que de combattre, pour la dominer, l’émotion, mamelle du ciné US. D’un stoïcisme franchement angoissant dans la première partie du film, Will Smith écrase son image flamboyante de star avec la neutralité de sa voix, beaucoup plus basse qu’à ses débuts (au moins une octave en moins depuis les glapissements réjouis du Prince de Bel-Air). A l’autre extrémité se tient son fils, boule de nerfs. Et Shy de s’inventer un film dont le seul but est la rencontre de l’émotion – le père finit inquiet – et de sa maîtrise – le fils finit serein face au danger. L’histoire en somme de la rencontre d’Hollywood et de l’Auteur. De la nécessité de remuer les foules, et de garder son âme.

Là où la plupart des films jouent sur un excès de joie, de bonheur, de terreur, After Earth recherche la sérénité, la mesure. La musique de James Newton Howard ne dit rien d’autre : quand le héros fuit une horde de singes furieux, on n’a pas peur avec lui. Le fils Smith s’enfuit, s’inquiète, mais la musique le regarde, et le spectateur avec. Cette mise à distance de l’émotion est dans l’air du temps. On la retrouve chez Tarantino, lorsque celui-ci tourne Inglourious Basterds et Django Unchained – où le héros ne réussit que parce qu’il sait obéir froidement aux règlements préétablis ; on la retrouvera chez JJ Abrams, avec le personnage de Spock, extra-terrestre dénué d’émotions, héros du Star Trek Into Darkness, qui sort le 12 juin. Un éclat de rire a parcouru la salle de l’UGC Montparnasse à la toute fin du film, après une blague bien sentie. Je me suis rendu compte alors que la salle n’avait pas ri une seule fois auparavant. Que Shy avait tenu son public sans que ce dernier ne s’en rende compte, qu’il avait évité de le laisser rire. On n’était pas là pour s’amuser mais bien pour s’initier, se défaire de réflexes idiots – la « pulsion empathique », disons. Cet éclat de rire final confirmait la puissance retrouvée de l’auteur sur ses spectateurs. Quelques secondes après cet éclat de rire, un plan de baleines, cousines de celles d’Ang Lee, soulignait la bienveillance du metteur en scène retrouvé : son désir d’être à la fois celui qui prend, celui qui retient, et celui qui donne.

par Camille Brunel
mardi 11 juin 2013

M. Night Shyamalan

Avec : Jaden Smith (Kitai Raige) ; Will Smith (Cypher Raige) ; Sophie Okonedo (Faia Raige) ; Isabelle Fuhrman (Rayna) ; David Denman (McQuarrie) ; Zoë Kravitz (Senshi Raige) ; Lincoln Lewis (Bo) ; Glenn Morshower (Commandant Velan).

Durée : 1h40.

Sortie : 5 juin 2013.